Aller au contenu principal

OTAN sans les États-Unis :
ce que la France perdrait vraiment

Trump envisage « absolument » de retirer les USA de l'OTAN, qu'il qualifie de « tigre de papier ». La France est nommément visée pour avoir refusé le survol de son territoire pendant la guerre en Iran. La question n'est plus théorique.

Mis à jour le jeudi 2 avril 2026 — 02h51
7 min
Donald Trump devant le logo de l'OTAN lors d'un sommet de l'Alliance atlantique
Donald Trump lors d'un sommet de l'OTAN. Le président américain envisage désormais « absolument » de retirer les États-Unis de l'Alliance.© AFP / Robin Van Lonkhuijsen / ANP

La menace planait depuis des mois. Elle est désormais formulée. Dans une interview au Telegraph publiée le mercredi 1er avril, Donald Trump a déclaré envisager « absolument » de retirer les États-Unis de l'OTAN. « Je n'ai jamais été convaincu par l'OTAN, a-t-il ajouté. J'ai toujours su qu'il s'agissait d'un tigre de papier, et Poutine le sait aussi. » Le même jour, son secrétaire d'État Marco Rubio a annoncé que Washington allait « réexaminer la valeur de l'OTAN ».

Le déclencheur n'est pas une querelle budgétaire abstraite. C'est la guerre en Iran. Trump reproche nommément à la France, à l'Espagne et à l'Italie d'avoir refusé l'utilisation de leurs bases et le survol de leur espace aérien pour les opérations américaines au Moyen-Orient. Sur Truth Social, il a écrit que la France avait été « peu coopérative » face au « boucher d'Iran » et que « les États-Unis s'en souviendront ».

Ce que la France possède déjà

Avant de mesurer ce que la France perdrait, il faut établir ce qu'elle possède en propre. La France est l'un des trois seuls pays de l'OTAN — avec les États-Unis et le Royaume-Uni — à disposer d'une force de dissuasion nucléaire autonome. Quatre sous-marins lanceurs d'engins (SNLE), dont un en patrouille permanente, et un escadron de Rafale porteurs de missiles ASMPA constituent les deux composantes de cette dissuasion.

La décision de recourir à l'arme nucléaire reste une prérogative exclusive du président de la République. Contrairement à l'Allemagne, aux Pays-Bas ou à la Belgique, la France ne dépend pas du partage nucléaire américain — ces quelque cent têtes nucléaires B61 déployées par Washington dans cinq pays européens. Si les États-Unis partent, la France ne perd pas son parapluie nucléaire. Elle perd autre chose.

Ce que la France perdrait

Le renseignement

Le premier actif menacé est invisible. L'OTAN mutualise le renseignement militaire entre ses membres : imagerie satellite, interceptions de communications, analyse de menaces, alerte avancée balistique. Les États-Unis fournissent l'essentiel de cette architecture, grâce à la NSA, au NRO (satellites de reconnaissance) et aux systèmes d'écoute globale. La France dispose de ses propres moyens (DGSE, DRM, satellites CSO), mais leur couverture est incomparable. Sans les flux américains, la France verrait moins loin et moins vite.

La défense conventionnelle

La dissuasion nucléaire protège contre une attaque existentielle. Elle ne protège pas contre une guerre hybride — cyberattaques massives, déstabilisation des pays baltes, incident naval en Méditerranée. Pour ces scénarios, l'OTAN fournit un cadre d'interopérabilité entre 32 armées, des commandements intégrés (SHAPE, SACEUR), des exercices communs et une planification partagée. Sans les États-Unis, le commandement allié en Europe perdrait son noyau opérationnel. L'armée française est la plus puissante de l'UE, mais elle n'a pas les moyens de projeter seule une force de dissuasion conventionnelle sur le flanc est du continent.

Le transport stratégique et la logistique

En 2024, l'opération d'évacuation de ressortissants français au Soudan a nécessité un soutien logistique américain. L'armée de l'air française ne dispose que de 14 avions de transport A400M opérationnels et d'aucun équivalent au C-17 Globemaster américain. Pour les opérations extérieures lointaines — Afrique, Indo-Pacifique — cette dépendance logistique est structurelle.

Le signal politique

Au-delà des capacités militaires, c'est l'Article 5 qui constitue le cœur de l'Alliance. Une attaque contre un membre est une attaque contre tous. Ce principe a été invoqué une seule fois — après le 11 septembre 2001, par les États-Unis eux-mêmes. Si Washington annonce qu'il ne garantit plus l'Article 5, c'est toute l'architecture de sécurité européenne qui s'effondre. Non pas parce que la Russie attaquerait immédiatement, mais parce que la certitude de la riposte — le fondement de la dissuasion — disparaîtrait.

L'Iran, déclencheur de la fracture

La rupture annoncée ne vient pas d'un désaccord budgétaire. Elle vient de la guerre. Depuis le 28 février, la France a refusé toute participation à l'opération américano-israélienne contre l'Iran. Paris n'a pas autorisé le survol de son espace aérien par les bombardiers américains, n'a pas ouvert ses bases, n'a pas fourni de soutien logistique. La position française est cohérente avec son opposition à l'invasion de l'Irak en 2003 — mais Trump, contrairement à George W. Bush, n'en reste pas aux bouderies diplomatiques.

La menace OTAN est le prix de l'indépendance stratégique. En refusant de participer à une guerre qu'il juge illégitime, Macron a pris un risque calculé. La « dissuasion avancée » proposée à huit pays européens en mars prend un sens nouveau : si les États-Unis partent, la France devra assumer le rôle de puissance nucléaire protectrice du continent. Ce n'est plus un concept académique — c'est une possibilité à court terme.

La visite de Macron à Tokyo puis à Séoul s'inscrit dans cette logique. En vantant la « prévisibilité » de l'Europe face à « l'imprévisibilité » de Trump, le président français cherche à construire des partenariats de substitution. L'Europe cavalier seul n'est plus un choix : c'est en train de devenir une contrainte.

Trump peut-il légalement partir ?

La réponse est non — du moins pas unilatéralement. La loi NDAA (National Defense Authorization Act) de 2024 interdit explicitement au président des États-Unis de retirer le pays de l'OTAN sans un vote des deux tiers du Sénat américain ou une loi du Congrès l'autorisant. Même dans un Sénat à majorité républicaine, ce seuil est hors d'atteinte sans un soutien bipartisan massif.

Mais la menace n'a pas besoin d'être exécutée pour être efficace. Le simple fait qu'un président américain qualifie l'OTAN de « tigre de papier » mine la crédibilité de l'Article 5. Si la Russie, la Chine ou l'Iran perçoivent une fissure dans l'Alliance, ils n'attendent pas un vote du Sénat pour ajuster leur calcul stratégique. Le signal est le dommage.

Le gouffre budgétaire

En 2026, la France consacre 66,7 milliards d'euros à sa défense, soit 2,18 % de son PIB. Elle respecte l'ancien objectif OTAN de 2 %. Mais au sommet de La Haye en juin 2025, les Alliés ont relevé la barre à 5 % du PIB d'ici 2035 — soit, pour la France, environ 150 milliards d'euros par an. Plus du double du budget actuel.

Sans le parapluie américain, cette trajectoire deviendrait une obligation, pas un objectif. La question n'est pas de savoir si la France peut dépenser 150 milliards pour sa défense. C'est de savoir ce qu'elle coupe pour y arriver. L'IFRAP a estimé qu'atteindre 3,5 % du PIB en dépenses militaires d'ici 2030 nécessiterait des coupes de 15 à 20 milliards dans les dépenses civiles — éducation, santé, infrastructure. Dans un contexte de déficit à 5,1 % et de hausse des dépenses sociales, l'équation est insoluble sans réforme structurelle.

Ce qui vient

Trump n'a pas encore agi. Le Congrès ne votera pas un retrait. Mais trois scénarios se dessinent pour les prochains mois :

Scénario 1 : la menace comme levier. Trump utilise la menace OTAN pour forcer les Européens à contribuer davantage à l'effort en Iran ou à accepter un accord pétrolier défavorable. L'OTAN survit, mais affaiblie et sous tutelle.

Scénario 2 : le retrait de fait. Sans quitter formellement l'Alliance, les États-Unis réduisent leur contribution, retirent des troupes d'Europe, cessent de partager le renseignement. L'OTAN devient une coquille vide. C'est le scénario que redoutent les états-majors européens — et celui que Poutine espère.

Scénario 3 : l'accélération européenne. La menace sert d'électrochoc. Les Européens accélèrent la défense commune, la France étend son parapluie nucléaire, l'UE crée un pilier de défense autonome. C'est le scénario que Macron défend à Tokyo et à Séoul. Mais il requiert des budgets, du temps et une unité politique que l'Europe n'a jamais démontrée en matière militaire.

Dans tous les cas, le monde d'après ressemble de moins en moins à celui d'avant le 28 février. La guerre en Iran n'a pas seulement fait monter le prix du pétrole. Elle est en train de redessiner les alliances qui structurent la sécurité mondiale depuis 1949.

L'essentiel

  • Trump envisage « absolument » de retirer les USA de l'OTAN, qualifiée de « tigre de papier », dans une interview au Telegraph
  • La France est nommément visée pour avoir refusé le survol de son territoire pendant la guerre en Iran
  • Rubio annonce que Washington va « réexaminer » sa relation avec l'OTAN
  • Un retrait nécessite un vote des deux tiers du Sénat américain (loi NDAA 2024), mais le signal politique est déjà dévastateur
  • La France dépense 66,7 milliards d'euros pour sa défense (2,18 % du PIB) — l'objectif OTAN est désormais à 5 %

Questions fréquentes

Trump peut-il légalement retirer les États-Unis de l'OTAN ?
Non, pas unilatéralement. La loi NDAA de 2024 interdit au président de retirer le pays de l'OTAN sans un vote des deux tiers du Sénat ou une loi du Congrès. Ce seuil est hors d'atteinte sans soutien bipartisan massif. Mais la menace elle-même mine la crédibilité de l'Article 5 : si alliés et adversaires perçoivent une fissure, le dommage est fait avant tout vote.
La France a-t-elle besoin de l'OTAN si elle possède l'arme nucléaire ?
La dissuasion nucléaire française protège contre une attaque existentielle, pas contre une guerre hybride, des cyberattaques ou un conflit conventionnel. Sans l'OTAN, la France perdrait l'accès au renseignement américain (satellites, interceptions), le cadre d'interopérabilité entre 32 armées, le transport stratégique (la France n'a que 14 A400M) et surtout le signal politique de l'Article 5 — la certitude qu'une attaque contre un membre entraîne la riposte de tous.
Combien coûterait à la France de remplacer la protection américaine ?
Le budget défense français est de 66,7 milliards d'euros (2,18 % du PIB). L'objectif OTAN fixé à La Haye en juin 2025 est de 5 % du PIB d'ici 2035, soit environ 150 milliards par an — plus du double. L'IFRAP estime que passer à 3,5 % nécessiterait des coupes de 15 à 20 milliards dans les dépenses civiles. Dans un contexte de déficit à 5,1 % du PIB, l'équation est insoluble sans réforme structurelle.
Pourquoi Trump vise-t-il la France spécifiquement ?
La France a refusé le survol de son territoire et l'utilisation de ses bases pour les opérations américaines en Iran depuis le 28 février. Trump a qualifié Paris de « peu coopératif » face au « boucher d'Iran » sur Truth Social, menaçant que « les États-Unis s'en souviendront ». C'est la même logique qu'en 2003 (refus de l'Irak), mais avec un président qui passe aux représailles.

Partagez cet article

Plus d'actualités Monde

Voir tout

Newsletter Regards Actuels

L'essentiel, en profondeur. Chaque vendredi.

Gratuit · Désabonnement en un clic