Mise à jour — 9 avril 2026. Cessez-le-feu conclu le 7 avril, Ormuz rouvre. Les stations en rupture sont passées de 1 745 à 704 (7,2 %). Les mécanismes de rationnement décrits ci-dessous restent en vigueur.
- Le rationnement est décidé par le préfet de département, par arrêté préfectoral — pas par le gouvernement
- Limitation possible : 10 à 30 litres par véhicule, distribution prioritaire aux urgences, fermeture de stations
- Si vous ne pouvez pas aller travailler : prévenez par écrit, documentez, proposez des alternatives. L’absence n’est pas une faute
- Un rationnement national (plaques paires/impaires) reste possible juridiquement mais n’a pas été décrété
Dix litres, un panneau manuscrit, trois jours de stock
Fin mars 2026. À Poitiers, dans une station-service d’un quartier tranquille, un panneau manuscrit est apparu au-dessus de la pompe 95 : « Maximum 10 litres par véhicule. » Pas d’arrêté ministériel, pas de file d’attente réglementée, pas de plaques paires/impaires. Juste une phrase répétée par le gérant aux habitués : « J’en ai plus que pour trois jours. Je préfère que tout le monde en ait un peu. »
Au 2 avril, le rationnement n’est pas national. Il est local, improvisé, décidé au cas par cas. Ailleurs, des stations affichent « un seul plein par véhicule » sans préciser de quantité. D'autres ferment purement et simplement faute de stock.
Avec jusqu'à 1 745 stations en rupture début avril partielle ou totale et une AIE qui avertissait, avant le cessez-le-feu, qu’« avril serait pire que mars », la question n'est plus de savoir si le rationnement va s'étendre. C'est de savoir comment il fonctionne — et quels sont vos droits.
Qui décide du rationnement et comment
En France, le rationnement de carburant n'est pas décidé par le gouvernement en bloc. Il est ordonné par le préfet de département, par arrêté préfectoral, en fonction de la situation locale d'approvisionnement.
Le mécanisme est le suivant : quand les stocks d'une zone passent sous un seuil critique, le préfet peut prendre un arrêté qui impose des restrictions aux stations-service de son département. Ces restrictions peuvent prendre plusieurs formes :
— Limitation du volume par plein : 10, 20 ou 30 litres par véhicule, comme à Poitiers.
— Restriction par type de véhicule : les véhicules professionnels (transporteurs, artisans) peuvent être autorisés à un plein complet tandis que les particuliers sont limités.
— Distribution prioritaire : un arrêté préfectoral peut imposer aux stations de servir en priorité les forces de l'ordre, les sapeurs-pompiers, le SAMU, les médecins et les ambulances. C'est ce qui a été appliqué dans la Marne lors de précédentes crises.
— Fermeture de stations : le préfet peut ordonner la fermeture temporaire de certaines stations pour concentrer les approvisionnements sur des points de distribution stratégiques.
Le non-respect d'un arrêté préfectoral est une contravention de 1re classe (article R610-5 du Code pénal), passible d'une amende de 38 euros. En pratique, les sanctions sont rares : l'objectif est de gérer la pénurie, pas de verbaliser.
Le précédent de 1973 : ce que la France a déjà vécu
La France n'en est pas à sa première crise pétrolière. En octobre 1973, l'embargo de l'OPEP provoqué par la guerre du Kippour fait quadrupler le prix du brut en six mois. Le gouvernement de Pierre Messmer décrète une série de mesures qui marquent profondément la mémoire collective.
Les dimanches sans voiture. Aux Pays-Bas, puis en Belgique, les voitures restent au garage chaque dimanche dès novembre 1973. En France, pays déjà massivement motorisé, la mesure est envisagée mais jamais appliquée à l’échelle nationale : quelques expérimentations locales, beaucoup de résistances, et la crainte d’une paralysie économique. Il faudra attendre La Rochelle, le 9 septembre 1997, pour voir le premier dimanche sans voiture officiel sur le sol français — non pas pour économiser le pétrole, mais pour tester la ville apaisée.
Le rationnement par plaques. Un plan de circulation alternée paires/impaires est étudié par le gouvernement Messmer pour économiser le carburant. Les textes sont prêts, l’administration planche sur les modalités — mais la mesure n’est jamais déclenchée à l’échelle nationale. La décrue des prix à partir du printemps 1974, puis la levée progressive de l’embargo, rendent son application superflue. Elle reste pourtant gravée dans l’imaginaire collectif français, confondue à tort avec la circulation alternée anti-pollution des décennies suivantes.
La limitation de vitesse. La vitesse maximale passe à 90 km/h sur route et 120 km/h sur autoroute. Les enseignes lumineuses doivent s'éteindre après 22 heures. Le 28 mars 1976, le changement d’heure — l’« heure Giscard », pensée comme provisoire — est instauré pour économiser l’électricité d’éclairage. Cinquante ans plus tard, la mesure est toujours là.
En 2026, aucune de ces mesures nationales n'a été décrétée. Le rationnement reste départemental et volontaire. Mais les outils existent. Le Livre VI du Code de l'énergie et le dispositif ORSEC donnent au gouvernement les bases juridiques pour passer à l'échelle nationale si la situation l'exige.
Votre employeur, votre absence, vos droits
C'est la question que des millions de salariés se posent sans trouver de réponse claire : si je n'ai plus de carburant, suis-je obligé d'aller travailler ?
La réponse juridique est nuancée, et elle ne plaira ni aux employeurs ni aux salariés.
La pénurie n'est pas une force majeure automatique. Selon les analyses de Éditions Tissot, ni le Code du travail ni la jurisprudence ne considèrent la pénurie de carburant comme un cas de suspension automatique du contrat de travail. Le salarié qui ne se présente pas à son poste doit justifier son absence.
Mais ce n'est pas une faute non plus. Si le salarié peut démontrer qu'il n'avait réellement aucun moyen de se rendre au travail — pas de transports en commun, pas de covoiturage possible, pas de réserve de carburant — l'absence n'est pas constitutive d'une faute. L'employeur ne peut pas sanctionner un salarié pour une impossibilité objective de déplacement, à condition que celui-ci ait fait preuve de diligence.
Concrètement, si vous ne pouvez pas vous rendre au travail à cause de la pénurie :
— Prévenez votre employeur le plus tôt possible, par écrit (mail, SMS).
— Documentez la situation : captures d'écran des stations en rupture autour de chez vous (prix-carburants.gouv.fr), photo du tableau de bord montrant le réservoir vide.
— Proposez des alternatives : le télétravail, la récupération des heures, l’aménagement d’horaires.
— Demandez un congé si nécessaire : RTT, congé sans solde, ou récupération. L'employeur n'est pas obligé de payer une journée d'absence non travaillée, même si la raison est légitime.
Votre employeur, de son côté, a l'obligation de ne pas vous sanctionner si votre absence est objectivement justifiée. Il doit aussi étudier de bonne foi les alternatives que vous proposez — notamment le télétravail lorsque le poste le permet.
Ce qui peut encore arriver
Le rationnement actuel est localisé et informel. Les stations s'auto-organisent, les préfets interviennent au cas par cas. Mais si la crise s'installe dans la durée — ce que l'AIE laisse entendre — le passage à un dispositif national n'est pas exclu.
Le scénario intermédiaire : extension des arrêtés préfectoraux à une quinzaine de départements, avec une limitation uniforme à 20 ou 30 litres par véhicule. Distribution prioritaire aux services essentiels sur tout le territoire. Cela ne nécessite pas de loi nouvelle — les outils existent.
Le scénario 1973 : plaques paires/impaires au niveau national, limitation de vitesse sur autoroute, interdiction de circuler certains jours. Ce scénario supposerait une fermeture prolongée d'Ormuz au-delà de juin et un échec du destockage de l'AIE. Il n'est pas probable à court terme, mais il n'est plus impensable.
Dans les deux cas, les conséquences du blocage d'Ormuz sont le facteur déterminant. Tant que le détroit était fermé, la pression sur les stocks augmentait mécaniquement. Le cessez-le-feu du 7 avril allège cette pression, mais la normalisation prendra des semaines.
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Sources : Légifrance — Code de l’énergie, Livre VI (dispositions relatives au pétrole et aux carburants) · Éditions Tissot — Pénurie de carburant et contrat de travail · INA — Le 1er choc pétrolier, 23 décembre 1973 · Histoire de la limitation de vitesse en France (décret du 3 décembre 1973) · FranceInfo — Heure d’été instaurée le 28 mars 1976 (« heure Giscard ») · Musée de la station-service — Embargo OPEP 1973-1974











