Pauline a fini par écrire sur sa vitrine qu'il ne restait plus rien à prendre. L'opticienne marseillaise a sauvé deux sacs de lunettes ; le reste de sa boutique a été pillé le 17 octobre. « Je suis restée trois heures là, ce moment de guérilla était sans fin. Et à l'intérieur de ma boutique ravagée, on essayait encore de rentrer, c'est hallucinant », a-t-elle raconté dans un reportage de Sud Radio diffusé le 19 octobre. Ce samedi-là, selon la préfecture citée par la radio, 30 000 pilleurs, dont 8 000 émeutiers, ont agi dans le centre de Marseille, pour 800 policiers et gendarmes.
Le maire divers gauche, Benoît Payan, conteste ce chiffre. « Je ne sais pas à quoi joue la préfecture, 30 000, c'est la moitié du stade Vélodrome », a-t-il lancé le 19 octobre, rapporte Marsactu. Il avance, d'après une source policière, le chiffre de 1 500 pilleurs. Les articles qui rapportent ces deux estimations n'en détaillent pas le calcul. Benoît Payan reproche aussi aux forces de l'ordre d'avoir tiré des gaz lacrymogènes « non pas sur les pilleurs et sur les casseurs », mais « sur les manifestants ». Dans sa communication, le préfet de région, Jacques Witkowski, ne parle pas de manifestants mais de « 8 000 émeutiers ». La mairie a été brièvement envahie, le centre de police de la Canebière vandalisé, le Centre Bourse et la rue Saint-Ferréol largement pillés.
À Limoges et à Saint-Étienne, des élus encore dans les mairies
À Limoges, des individus ont brisé les vitres de l'hôtel de ville, sont entrés et y ont mis le feu à la fin de la manifestation. Des élus, des policiers municipaux et des agents se trouvaient encore dans le bâtiment, a rappelé le préfet ; aucun blessé n'a été signalé. Selon le maire, Guillaume Guérin (Les Républicains), des policiers municipaux sont sortis « au moment où ces barbares sont rentrés en leur expliquant qu'ils allaient les tuer ». Le toit de ce bâtiment inauguré en 1883 s'est effondré, le beffroi a cédé et les deux tiers de la façade ont été détruits, rapporte la radio Alouette. « Ce n'est pas de la bêtise, c'est de la haine », a dit le maire, qui accuse aussi l'État d'avoir « abandonné ses policiers nationaux face à des hordes de sauvages », selon l'AFP.
La procureure de Limoges, Émilie Abrantes, a ouvert une enquête pour des faits criminels, confiée à la division de la police chargée de la criminalité organisée. Plus de quinze personnes étaient en garde à vue dès le samedi soir, certaines pour des pillages auxquels des mineurs auraient participé ; plusieurs éléments restent à confirmer, a précisé la magistrate. À Saint-Étienne, la mairie annexe du quartier de Centre-Deux a brûlé, et des assaillants ont tenté de mettre le feu à l'hôtel de ville, où des agents municipaux et des élus « ont frôlé le pire », relate Seven Radio. Le maire, Régis Juanico, compte 34 commerces vandalisés ou pillés.
Bordeaux a vu la résidence officielle de la préfète de la Gironde, Sophie Brocas, « saccagée » et la préfète évacuée. Rue Sainte-Catherine, Louis Vuitton, Decathlon, Intersport, l'Apple Store et un Carrefour Express ont été pillés, selon Le Parisien. Place Bellecour, à Lyon, des individus cagoulés s'en prenaient depuis plusieurs minutes à l'office de tourisme, dont ils avaient démonté l'enseigne dorée, quand un incendie y a été allumé vers 14 h 30. Les pompiers n'ont pas pu accéder à ce bâtiment de 1852, raconte Le Progrès.
À Paris, les violences ont repris dès le dimanche après-midi, place de la République. La préfecture de police a compté 108 interpellations ce jour-là et au moins cinq magasins pillés, dont un Darty à Belleville ; le ministre de l'Intérieur en a annoncé 350 en comptant la nuit. La préfecture décrit des « groupes épars de jeunes délinquants d'opportunité » autour de Châtelet et des Halles. Une journaliste de l'AFP a vu la porte du BHV Marais brisée et des pilleurs à l'intérieur, rapporte Le Parisien.
L'un de ces deux soirs, rue de Saintonge, dans le IIIe arrondissement, Quentin, 28 ans, était chez lui avec sa colocataire quand un groupe masqué a tenté d'enfoncer la porte de la boutique d'en bas avec un vélo. Un voisin leur a versé de l'eau chaude depuis sa fenêtre. « Il s'est pris des bouteilles en verre dessus, il a dû refermer ses fenêtres. On s'est dit qu'on allait s'en prendre une aussi », a-t-il raconté au Parisien.
Une jeune femme et un adolescent mutilés, deux enquêtes
Une jeune femme de 17 ans a perdu la vue de l'œil gauche le samedi après-midi à Mulhouse. Selon des témoins cités par Politis, elle sortait d'un repas avec des amies quand elles ont croisé la manifestation, et une grenade lacrymogène l'a atteinte au visage. « Elle n'a plus la même perception de la vie », a dit sa mère au journal. Le procureur, Nicolas Heitz, a indiqué qu'il était encore impossible de déterminer quel projectile l'avait touchée. Le parquet a confié à l'Inspection générale de la police nationale, la police des polices, une enquête de flagrance pour violences aggravées. À Saint-Étienne, un manifestant de 17 ans a perdu une main après l'explosion d'une grenade. Les inspections de la police et de la gendarmerie ont été saisies ensemble à 17 heures, moins d'une heure après les faits, a indiqué le préfet de la Loire, François-Xavier Bieuville ; l'origine du projectile reste à déterminer.
Le portrait des interpellés, selon le gouvernement et selon la procureure de Paris
Le lundi 19 octobre, à l'issue d'une réunion interministérielle, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a décrit les personnes interpellées dans tout le pays pendant le week-end. Il a parlé de « deux tiers de majeurs », de « pratiquement que des hommes », « souvent connus des services de police », poursuivis dans 80 % des cas, rapporte Localtis. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a évoqué de son côté une « asymétrie », en certains endroits, entre le dispositif et le nombre « de casseurs, de pilleurs et de militants d'ultragauche qui ont fait dégénérer évidemment les cortèges », selon Centre Presse.
Dès le matin de ce même lundi, la procureure de Paris, Laure Beccuau, avait dressé le bilan des 557 personnes placées en garde à vue dans la capitale pour le seul samedi. Elle y relève, comme le gouvernement, une large majorité d'adultes, 77 %, mais aussi une « très forte proportion de gens peu connus des services ». Ce que la police qualifie de black blocs était présent « dès le début » de la manifestation, et des personnes sont arrivées dans les gares l'après-midi, « venues profiter de la situation ». Sur une présence massive de l'ultragauche, elle a répondu : « Ce n'est absolument pas ce que je peux confirmer en l'état de mes informations. Peut-être que sur la plaque parisienne, c'est l'analyse du ministre de l'Intérieur. » Un certain nombre de gardés à vue se taisent et n'avancent aucune revendication politique, et tous les auteurs n'ont pas été interpellés, a-t-elle ajouté, selon Le Parisien.
À Marseille, le procureur Nicolas Bessone a détaillé 101 arrestations du week-end, 74 majeurs et 27 mineurs. Huit sur dix portent sur des « vols avec dégradation en réunion », 13 % sur des violences contre des personnes dépositaires de l'autorité publique, 7 % sur des « violences et attroupement illégal », rapporte Marsactu. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a demandé aux parquets de retenir, contre ces personnes présumées innocentes, des qualifications de criminalité organisée, qui permettraient selon lui de porter certaines gardes à vue de 48 à 72 heures, selon l'agence Anadolu.
Deux fois et demie plus de manifestants que prévu
Les autorités attendaient « un peu plus de 200 000 » personnes et en ont compté 550 000, a expliqué Laurent Nuñez le 19 octobre. « Donc il y avait 2,5 fois plus de personnes, et ça s'est passé un peu partout sur le territoire national. » Il a chiffré à « l'ordre de 60 000 » les policiers et gendarmes mobilisés, renforts compris. Les 89 000 engagés le 10 septembre 2025 pour « Bloquons tout » ne sont pas comparables, selon lui, « parce que c'étaient des actions qui appelaient à bloquer le pays ». Le même jour, il a reconnu un « manque d'anticipation » et « une perte de contrôle » dans « certaines grandes villes ». Rudy Manna, délégué général du syndicat de policiers Unsa Police, estime que le nombre de casseurs et d'émeutiers a été « sous-estimé ».
Au départ, un appel contre le prix des carburants
La journée du 17 octobre est « née d'appels à manifester lancés sur les réseaux sociaux contre la hausse des prix des carburants », rappelle Le Grand Continent. Justine, 21 ans, diplômée d'un bac + 3 dans le social, cherchait alors du travail depuis quatre mois. Le 8 septembre, gilet jaune sur le dos, elle a tourné une vidéo dans le jardin de ses parents, en Normandie : « Les jeunes, on souffre, il n'y a plus de travail et l'essence est à trois euros, pitié, on n'arrive plus à vivre. » Le carburant, près de 2,40 euros le litre, l'obligeait à trier les entreprises où postuler, racontait StreetPress le 12 octobre. En septembre, l'Institut national de la statistique mesurait une hausse des prix de 3,1 % sur un an, et de 21,3 % pour l'énergie, dont 44,1 % pour le gazole.
Bruxelles et l'Italie ont aussi connu des heurts
À Bruxelles, le même samedi, plusieurs centaines de manifestants, jeunes pour la plupart, ont défilé contre la hausse des frais d'études, et des émeutiers se sont heurtés à la police, dans des troubles en partie inspirés par la mobilisation française, selon l'agence Reuters. Gaz lacrymogènes et canons à eau ont été employés, une voiture a été renversée et le siège de la fédération bruxelloise du Parti socialiste belge a été attaqué. Quelque 150 personnes ont été interpellées, d'après Le Soir. Pour le ministre belge de l'Intérieur, Bernard Quintin, il ne s'agissait plus d'une simple manifestation.
En Italie, des milliers de personnes ont défilé ce week-end à Milan, Turin, Bologne et Rome contre les bas salaires et la vie chère. Dans tout le pays, la police a fait état de 28 arrestations, dont 12 mineurs, et de 141 policiers blessés, selon l'agence Ansa citée par Le Grand Continent. Des manifestations ont aussi eu lieu au Portugal, contre les loyers, et en Albanie. Ces mouvements restent distincts, note le site, qui relève que la France « concentre l'essentiel de la participation et des violences ».
Pour les commerçants, trente jours pour déclarer
Les assureurs ont porté à trente jours le délai de déclaration de sinistre, contre cinq jours ouvrés dans la plupart des contrats, et s'engagent à faciliter le versement d'acomptes, a annoncé France Assureurs le 19 octobre. Il faut d'abord porter plainte. La perte de marge brute pendant une fermeture n'est couverte que par la garantie « perte d'exploitation », et seulement si la fermeture découle d'un dommage matériel assuré ; sa souscription est facultative.











