Jair Bolsonaro purge chez lui, à Brasília, une peine de vingt-sept ans et trois mois de prison pour tentative de coup d'État. Son fils aîné, le sénateur Flávio Bolsonaro, est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle brésilienne, le 4 octobre, avec 47,03 % des suffrages exprimés, contre 45,16 % au président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, selon le Tribunal supérieur électoral. Les deux hommes s'affronteront au second tour le 25 octobre.
Accorder une grâce présidentielle à son père figure parmi les principales promesses de campagne du candidat, rappelle la Folha de S.Paulo. Il veut aussi faire voter une amnistie. « En tant que président de la République, je travaillerai pour que l'amnistie soit faite pendant la transition », a-t-il déclaré le 28 août au journal télévisé de TV Globo. À défaut, a-t-il ajouté, il accorderait une grâce aux personnes condamnées pour les émeutes du 8 janvier 2023, jour où des partisans de son père avaient envahi à Brasília les sièges de la présidence, du Congrès et de la Cour suprême.
Les deux mesures ne se décident pas au même endroit. Une amnistie est une loi votée par le Congrès ; elle efface le crime. La grâce, appelée indulto au Brésil, est un décret du président ; elle met fin à la peine, pas à la condamnation. Aucune des deux ne découle d'une victoire électorale.
Avant l'investiture, une amnistie passerait encore par Lula
En mai, sur CNN Brasil, Flávio Bolsonaro disait vouloir « utiliser cette force qu'a un président tout juste élu auprès du Congrès » pour faire adopter « une amnistie large, générale et sans restriction ». Il en aurait le temps : depuis une réforme constitutionnelle de 2021, le président élu n'entre en fonctions que le 5 janvier. Les députés et sénateurs élus le 4 octobre ne prendront leur siège qu'à partir du 1er février.
Mais la Constitution confie l'amnistie au Congrès « avec la sanction du président de la République », c'est-à-dire sa signature. Jusqu'au 5 janvier, ce président reste Lula. Un texte voté par le Congrès sortant arriverait sur son bureau, et il pourrait y opposer son veto. Les parlementaires ne peuvent passer outre qu'en réunissant la majorité absolue dans chaque chambre, soit 257 députés et 41 sénateurs.
Ce seuil, le Congrès sortant l'a franchi le 30 avril sur un texte voisin. Il a rejeté le veto de Lula à une loi qui allège les peines des condamnés pour la tentative de coup d'État, par 318 voix contre 144 à la Chambre et 49 contre 24 au Sénat. Cette loi, promulguée le 8 mai par le président du Sénat, n'efface aucun crime : elle modifie le calcul et l'exécution des peines. Dès le lendemain, le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes en a suspendu l'application aux condamnés pour les actes du 8 janvier, en attendant que la Cour se prononce au complet. Au 1er août, aucune date de jugement n'était fixée, selon le site juridique ConJur. Aucune décision n'a été signalée depuis.
Après le 1er février, la question reviendrait au nouveau Congrès. Le Parti libéral (PL), celui des Bolsonaro, devrait y compter 28 sénateurs sur 81, selon la projection publiée par le Sénat au soir du scrutin, et 121 députés sur 513 d'après un décompte encore provisoire de CNN Brasil. Il formerait le premier groupe dans les deux chambres, loin de la majorité : pour faire voter une loi, il lui faudrait des voix venues d'autres partis.
Une grâce se signe vite, la suite dépend des juges
La grâce, elle, ne demande l'accord de personne. Elle pourrait être accordée dès les premières heures du 5 janvier : le procès-verbal d'investiture « peut être signé à minuit une », note Wallace Corbo, professeur de droit constitutionnel à la Fondation Getulio Vargas, à Rio de Janeiro, interrogé par la Folha de S.Paulo. La libération ne suivrait pas automatiquement. La défense devrait demander au juge chargé de l'exécution de la peine, en l'occurrence Alexandre de Moraes, de constater la fin de la peine, et aucun délai ne l'oblige à statuer. Pour Gustavo Badaró, professeur de procédure pénale à l'université de São Paulo, imaginer que Flávio parvienne à gracier son père et que « quelques heures plus tard, Jair soit libre » relève de la pure spéculation.
Le décret lui-même pourrait tomber. Les deux juristes rappellent qu'une jurisprudence de la Cour suprême exclut la grâce comme l'amnistie pour les crimes contre l'État de droit démocratique, ceux dont Jair Bolsonaro a été reconnu coupable. Selon Gustavo Badaró, Alexandre de Moraes pourrait alors déclarer le décret contraire à la Constitution et maintenir la peine. Le professeur voit pourtant des arguments pour que cette jurisprudence change : « Le constituant aurait dû interdire la grâce pour les crimes contre l'État de droit démocratique, mais il ne l'a pas fait. » Une grâce pourrait selon lui se défendre au regard de la Constitution, mais serait « un très mauvais signal ». Wallace Corbo partage ce jugement et parle d'un « affaiblissement extrême de la démocratie brésilienne ».
La Cour a déjà annulé une grâce signée de la main de Jair Bolsonaro. Alors chef de l'État, il l'avait accordée à titre individuel au député Daniel Silveira, l'un de ses alliés. Le 10 mai 2023, les juges l'ont invalidée par huit voix contre deux. La rapporteure, Rosa Weber, présidente de la Cour, avait estimé que ce pouvoir avait été détourné de sa finalité. L'affaire ne permet pas de prévoir la décision des juges face à une grâce accordée au père du président, mais la Cour s'y est jugée compétente pour examiner un tel décret.
Retrouver la liberté, pas le droit de se présenter
Les droits politiques de Jair Bolsonaro sont suspendus depuis que sa condamnation est devenue définitive, en novembre 2025, et le resteront jusqu'à la fin de sa peine. Une grâce lèverait cette suspension, pas l'inéligibilité. Le Tribunal supérieur électoral juge de façon constante que la grâce laisse subsister cette interdiction de se présenter. Pour les crimes commis en organisation criminelle, dont l'ancien président a été reconnu coupable, la loi la fait durer huit ans après la fin de la peine. Jair Bolsonaro « retrouverait le droit de voter, mais ne pourrait pas se présenter », résume Wallace Corbo. Une amnistie irait plus loin : « c'est comme si le crime n'avait jamais eu lieu », dit le juriste.
Début septembre, Flávio Bolsonaro disait demander à Dieu de pouvoir « monter la rampe du palais du Planalto l'an prochain aux côtés du président Jair Messias Bolsonaro », selon l'agence Reuters. Cette rampe, le nouveau chef de l'État la gravit le jour de son investiture. Un proche du candidat, cité sans être nommé par l'agence, assure que l'amnistie sera en tête de l'ordre du jour du Congrès en 2027.
Les États-Unis, les Brics et l'Amazonie séparent aussi les deux candidats
Flávio Bolsonaro, reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche le 26 mai, veut rapprocher le Brésil des États-Unis. En juin, il annonçait vouloir réexaminer « le premier jour » de son mandat la présence du pays dans les Brics, « un bloc très idéologique » à ses yeux. Ce groupe de grands pays émergents compte notamment la Chine et la Russie. Le programme de Lula prévoit au contraire d'approfondir ces relations. Sur plusieurs sujets de politique étrangère, les deux programmes restent vagues, relevait en septembre le média public allemand Deutsche Welle.
En Amazonie, les deux promesses ne portent pas sur la même chose. Flávio Bolsonaro s'engage à en finir avec la déforestation illégale d'ici à 2029. Lula vise une déforestation nette nulle en 2030 : toute perte de forêt, légale ou non, devrait alors être compensée par des forêts restaurées, précise l'agence Associated Press. Le dernier relevé consolidé de l'Institut national de recherches spatiales (INPE) fait état de 5 731 km² déboisés en Amazonie légale entre août 2024 et juillet 2025, 12 % de moins que l'année précédente.
Pour l'Europe, le dossier en jeu est celui du Mercosur, le marché commun sud-américain. Le volet commercial de l'accord avec l'Union européenne s'applique à titre provisoire depuis le 1er mai, au Brésil comme en Argentine, au Paraguay et en Uruguay. Lula entend continuer à renforcer le Mercosur. Son adversaire voudrait que le Brésil puisse négocier seul d'autres accords commerciaux, hors du cadre du bloc, selon Deutsche Welle.











