La saison des mangues bat son plein dans les vergers de Tando Allahyar, au sud du Pakistan, et la cueillette va bon train. L'ennui, c'est que cette belle récolte ne vaut plus grand-chose : à des milliers de kilomètres, la guerre au Moyen-Orient a refermé les marchés vers lesquels partait l'essentiel des fruits. « Nous essuyons déjà des pertes énormes », souffle Mohammad Shakeel, qui exploite près d'un millier d'hectares de manguiers. Autour de lui, des voisins ont renoncé à récolter malgré les frais déjà engagés : à quoi bon cueillir des fruits que personne n'achètera ?
Sa variété sindhri, à la chair dorée, parfumée et juteuse, faisait jusqu'ici sa fierté. Plus aujourd'hui sa fortune : M. Shakeel n'est même plus sûr de couvrir les frais de location et d'entretien de ses vergers. Le pays cultive quelque 25 variétés de mangues et occupe le quatrième rang mondial des exportateurs, pour 110 millions de dollars par an en temps normal — une rentrée précieuse pour l'un des États les plus pauvres de la planète.
Quatre-vingts pour cent des mangues partaient vers le Golfe
Le problème tient en un chiffre. Près de 80 % des mangues pakistanaises prennent d'ordinaire la route du Golfe, de l'Iran et de l'Afghanistan, rappelle Waheed Ahmed, à la tête de l'association des exportateurs de fruits et légumes du pays (All Pakistan Fruit and Vegetable Exporter Association). Or ces débouchés se sont fermés presque en même temps : « la frontière avec l'Afghanistan est fermée, il y a la guerre en Iran, il y a la guerre dans tout le Moyen-Orient », énumère-t-il. La demande du Golfe s'est effondrée et le coût du transport a été multiplié par quatre ou cinq.
L'expédition d'un conteneur de 25 tonnes, facturée 1 400 dollars l'an dernier, atteint désormais « 6 000, 7 000 dollars », et ne reviendra pas de sitôt à son niveau d'avant. Les exportations devraient en conséquence chuter de près de 30 % cette année, à 80 000 tonnes. Le fragile protocole d'accord conclu entre Washington et Téhéran, sous médiation pakistanaise, est arrivé trop tard pour inverser la tendance ; même avec lui, « les principales difficultés demeurent », souligne le responsable, alors que les pourparlers se poursuivent pour consolider la trêve.
« Entre du pain et nos mangues »
Les débouchés de repli, eux, manquent. Les relations avec l'Afghanistan voisin sont rompues depuis des bombardements à l'automne, et la demande intérieure cale, minée par une inflation de 10 %. Sur les étals, la mangue s'affiche pourtant à moitié prix — environ 200 roupies le kilo, soit 65 centimes d'euro. « Il y a de belles mangues partout, elles sont vraiment bon marché par rapport aux autres années. Mais malgré tout, les gens n'ont pas les moyens d'en acheter », constate Muhammad Ashad, croisé sur un marché de Karachi. Waheed Ahmed le dit autrement : « Tout augmente et les revenus sont bas. Entre du pain et nos mangues, la question ne se pose pas. »
Reste le plus grand gâchis. Faute de filière pour les sécher, les presser en jus ou les transformer en compote, des tonnes de fruits mûrs n'ont plus d'issue. Une partie partira en nourriture pour le bétail. Le reste, dans les vergers, on le laissera pourrir sous les arbres.











