Six heures de sommations. Puis des obus de 127 millimètres dans la salle des machines. Dimanche 19 avril 2026, le destroyer USS Spruance a stoppé net le porte-conteneurs iranien Touska à l'approche du détroit d'Ormuz.
Les Marines de la 31e unité expéditionnaire ont abordé par hélicoptère. Le navire est sous contrôle américain le 20 avril, selon Defense News.
C'est la première saisie depuis l'entrée en vigueur du blocus américain, décrété par Donald Trump le 13 avril à 18 heures. Téhéran parle de « piraterie armée ». Washington invoque le droit des conflits armés en mer. Emmanuel Macron, à Varsovie, dénonce « une erreur des deux côtés ».
Entre ces deux qualifications juridiques, le droit international peut-il trancher ? La réponse, brutale : non.
Ce qui s'est passé dimanche soir au large d'Oman
Le M/V Touska est un porte-conteneurs de 294 mètres, pavillon iranien, direction Bandar Abbas. Il a été intercepté dans le golfe d'Oman, à l'approche du détroit d'Ormuz.
Le dispositif naval américain comprenait le destroyer USS Spruance, le navire d'assaut amphibie USS Tripoli et un détachement de la 31st Marine Expeditionary Unit.
Après six heures de sommations radio, le Touska a refusé de s'arrêter. L'USS Spruance a ouvert le feu avec son canon MK 45 de 127 millimètres, visant la salle des machines pour neutraliser la propulsion. Les Marines ont ensuite pris le contrôle du navire par abordage héliporté.
Selon le Pentagone, 25 navires commerciaux ont été redirigés depuis le 13 avril. Le Touska est le premier à avoir tenté de forcer le passage.
La cargaison exacte du porte-conteneurs n'a pas été officiellement divulguée. Washington évoque une suspicion de perchlorate de sodium, composant utilisé dans les carburants solides pour missiles. Le fait reste non confirmé.
« Piraterie armée » : la version iranienne
Téhéran qualifie la saisie d'« acte de piraterie armée ». Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, accuse Washington d'avoir « violé le cessez-le-feu » entré en vigueur le 8 avril.
Le commandement militaire Khatam al-Anbiya promet que « les forces armées de la République islamique d'Iran prendront prochainement des contre-mesures ». Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, est plus politique : « Il est impossible que d'autres passent le détroit d'Ormuz alors que nous ne le pouvons pas. »
Juridiquement, la qualification de « piraterie » est fragile. L'article 101 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) exige trois conditions cumulatives : un navire privé, un but privé, et une action en haute mer. Une saisie étatique dans un conflit armé ne remplit pas ces critères.
La doctrine rejette donc le terme. L'Iran l'utilise à des fins politiques, pas juridiques.
« Droit de la guerre navale » : la version américaine
Côté américain, la saisie n'est pas présentée comme une opération UNCLOS. Elle s'appuie sur le droit des conflits armés en mer, des règles coutumières anciennes qui encadrent les saisies de navires ennemis en temps de guerre.
Jennifer Parker, chercheuse au Lowy Institute et ancienne officière de la Royal Australian Navy, résume l'argument américain. « En vertu des lois de la guerre navale, vous pouvez saisir un navire dans ces circonstances s'il a tenté de forcer un blocus. » Elle précise que le processus normal consiste ensuite à saisir une prize court — un tribunal de prises américain — pour statuer sur le sort du navire et de sa cargaison.
Donald Rothwell, professeur de droit international à l'Université nationale australienne, va dans le même sens dans The Conversation le 14 avril : « En temps de guerre, le blocus est légal. » Et d'ajouter : « Les États-Unis, en tant que belligérant, peuvent légitimement imposer un blocus en vertu du droit international. »
Il nuance toutefois : « La liberté de navigation dans les détroits internationaux tels que celui d'Ormuz est l'un des principes fondamentaux du droit international. » Le problème n'est donc pas la saisie en elle-même. C'est son contexte.
Trois précédents éclairent le cas Touska
Trois affaires récentes permettent de situer juridiquement la saisie du 19 avril.
Stena Impero (19 juillet 2019). L'Iran arraisonne ce pétrolier britannique dans les eaux omanaises à l'entrée d'Ormuz. Téhéran invoque une infraction aux règles de navigation. La doctrine internationale, notamment la Columbia Journal of Transnational Law, retient la violation du droit de passage en transit prévu aux articles 38 à 44 de l'UNCLOS. Le Royaume-Uni qualifie l'acte de représailles suite à la saisie du Grace 1.
Grace 1 / Adrian Darya 1 (4 juillet 2019). Gibraltar, avec l'appui des Royal Marines, saisit ce pétrolier iranien soupçonné de livrer du brut à la Syrie sous sanctions européennes. La Cour suprême de Gibraltar le libère le 16 août. Un mandat américain de saisie ultérieur est refusé. Conclusion : une saisie fondée sur des sanctions peut être jugée illégale.
MSC Aries (13 avril 2024). L'Iran s'empare près des Émirats arabes unis de ce porte-conteneurs affrété par MSC, en invoquant des infractions maritimes. La communauté internationale voit surtout des représailles politiques, à la veille d'une attaque iranienne contre Israël. Le cabinet Clyde & Co qualifie l'opération de « violation de la liberté de navigation ».
Tous ces précédents partagent un point commun. Aucun n'a été tranché par une juridiction internationale. Les États se sont accusés, ont riposté, ont libéré les navires après négociation — ou pas. Le droit a été invoqué, rarement appliqué.
Pourquoi aucune juridiction ne peut trancher
L'Iran peut-il saisir la Cour internationale de justice ou le Tribunal international du droit de la mer (TIDM) à Hambourg ? En théorie, oui. En pratique, deux verrous bloquent la voie.
Verrou 1 — Iran n'a pas ratifié UNCLOS. Téhéran a signé la convention en 1982 sans jamais la ratifier. Lors de la signature, l'Iran a même déclaré ne pas appliquer ses dispositions aux États non-parties, dont les États-Unis. Or le TIDM ne peut être saisi que par des États parties. L'Iran se retrouve juridiquement désarmé sur son propre terrain.
Verrou 2 — Russie et Chine vétoent le Conseil de sécurité. Le 7 avril 2026, Moscou et Pékin ont bloqué une résolution ONU visant le détroit d'Ormuz. Onze votes pour, deux contre, deux abstentions. Depuis, aucune saisine ONU n'est envisageable. L'instance supposée trancher les conflits interétatiques est neutralisée.
Reste la voie bilatérale : négociation directe. Une délégation américaine menée par le vice-président JD Vance est partie au Pakistan pour des pourparlers. Téhéran, lui, affirme ne pas vouloir y participer. Voir aussi notre analyse du cessez-le-feu en 45 jours et deux phases.
La position française : initiative diplomatique et silence sur le Touska
La France n'est pas restée muette sur Ormuz. Le 17 avril 2026, Emmanuel Macron a lancé, avec Keir Starmer (Royaume-Uni), Friedrich Merz (Allemagne) et Giorgia Meloni (Italie), une Initiative pour la navigation maritime dans le détroit d'Ormuz. Quarante-neuf États non-belligérants, l'Union européenne et l'Organisation maritime internationale y ont participé en visioconférence.
Citation du chef de l'État : « Nous demandons tous la pleine réouverture immédiate, inconditionnelle, par toutes les parties du [détroit d'Ormuz]. » Une mission neutre et défensive pour sécuriser les navires marchands est envisagée. Une réunion de planification est prévue à Londres la semaine du 24 avril.
Vingt-quatre heures après cette initiative, le porte-conteneurs français CMA CGM Everglade, pavillon tricolore, armateur basé à Marseille, a fait l'objet de tirs de semonce de la marine iranienne au nord de Kumzar (Oman) le 18 avril. Équipage sain et sauf, a confirmé l'armateur. Navire endommagé selon l'OMI. Notre suivi de la guerre d'Iran et ses conséquences françaises revient sur l'engrenage.
Sur la saisie du Touska elle-même, au 20 avril 21 heures (heure de Paris), aucun communiqué officiel n'émane du Quai d'Orsay ni du ministère des Armées. Emmanuel Macron, en déplacement à Varsovie auprès de Donald Tusk, s'est limité à dénoncer « une erreur des deux côtés » et à appeler au « calme ».
Alain Bauer, professeur émérite de criminologie au CNAM, résume le paradoxe dans une intervention télévisée : « Le blocus du détroit d'Ormuz n'est pas interdit, le droit international le permet. »
Le silence du Quai d'Orsay, alors qu'un navire français a essuyé des tirs iraniens 48 heures plus tôt, interroge. Voir aussi : l'axe énergétique Russie-Chine qui se construit pendant la guerre, et côté énergétique, la hausse de 40 % du gaz européen liée à Ormuz.
Ce que révèle vraiment l'affaire Touska
La saisie du Touska n'est pas une anomalie juridique. Elle illustre une réalité plus dure : sur Ormuz en 2026, le droit maritime international est devenu un vocabulaire, pas un instrument.
Chaque camp mobilise la notion qui l'arrange. Téhéran brandit « piraterie » — mot fort, juridiquement faux. Washington invoque « droit de la guerre navale » — mot exact, juridiquement solide, mais qui suppose une guerre en cours et un blocus reconnu. La France appelle à « revenir au calme » — position politique, pas juridique.
Seul le rapport de force décide. Et, dans l'immédiat, il penche côté américain. Jusqu'à la prochaine escalade. Au plus tard mercredi 22 avril, date d'expiration de l'ultimatum fixé par Donald Trump pour lever ou maintenir le blocus.











