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Grasset :
après 26 ans, Nora part sur un désaccord de cinq mois

Olivier Nora quitte la direction de Grasset. Selon l'AFP, le départ est lié à un désaccord sur la date de publication du livre de Boualem Sansal. Derrière le calendrier, une question plus large : qui décide dans une maison d'édition quand le propriétaire s'appelle Bolloré ?

6 min
Olivier Nora, PDG de Grasset pendant 26 ans, portrait
Olivier Nora, qui dirigeait Grasset depuis 2000, quitte son poste après un désaccord sur le livre de Boualem Sansal© Joel Saget / AFP
L'Essentiel
  • Olivier Nora quitte la direction de Grasset après 26 ans — remplacé par Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group
  • Selon une source proche citée par l'AFP, le départ est lié à un désaccord sur la date de publication du livre de Sansal : juin pour Hachette, novembre pour Nora
  • Boualem Sansal, 81 ans, élu à l'Académie française en janvier 2026, avait quitté Gallimard pour Grasset le 13 mars
  • L'écrivain a lancé une procédure devant la justice internationale contre le président algérien Tebboune
  • L'Express avance qu'Olivier Nora a été « licencié par Vincent Bolloré » — ni Hachette ni Nora ne confirment

Mardi 14 avril, Hachette Livre a annoncé le départ d'Olivier Nora de la tête des éditions Grasset. Il dirigeait la maison depuis 2000. Vingt-six ans. Le communiqué ne donne aucune explication. Arnaud Lagardère, PDG d'Hachette Livre, remercie Nora pour « son engagement et le travail remarquable accompli ». Nora se dit « fier d'avoir pu porter les couleurs » de Grasset « en toute indépendance, depuis 26 ans ».

Son remplaçant est Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group — la holding de Vincent Bolloré. Pas un éditeur. Un gestionnaire de groupe.

Juin ou novembre

Selon une source proche du dossier interrogée par l'AFP, le départ de Nora est lié à un désaccord sur la date de publication du prochain livre de Boualem Sansal. L'écrivain franco-algérien, gracié en novembre 2025 par le président Tebboune après un an de détention, prépare un ouvrage consacré à son emprisonnement — un texte qu'il qualifie de « livre de combat ».

La direction de Hachette voulait une sortie en juin. Olivier Nora préférait novembre — la rentrée littéraire, le moment où un livre de cette nature trouve son lectorat. Cinq mois d'écart. Un PDG de 26 ans de maison en moins.

L'Express a avancé qu'Olivier Nora avait « été licencié par Vincent Bolloré ». Ni Hachette ni Nora n'ont confirmé cette version. Le communiqué officiel parle d'un « départ ».

Sansal : d'Alger à l'Académie, de Gallimard à Grasset

Boualem Sansal a 81 ans. Auteur d'une trentaine de livres. Élu à l'Académie française le 29 janvier 2026. Naturalisé français en 2024, pendant sa détention en Algérie. Déchu de sa nationalité algérienne par le régime Tebboune. Condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l'unité nationale ». Gracié au bout d'un an.

Pendant sa détention, Gallimard — son éditeur depuis plus de vingt ans — avait mené une campagne diplomatique pour obtenir sa libération. Cette démarche a fonctionné : Sansal a été gracié. Mais elle ne lui convenait pas.

Dans une tribune publiée par Le Monde le 17 mars, Sansal a expliqué son départ : « Antoine Gallimard a privilégié, pour me défendre, une démarche diplomatique que je comprends et respecte. Mais elle ne correspond pas à la ligne de résistance que j'ai fermement assumée face au régime violent et cruel d'Abdelmadjid Tebboune. »

Et plus loin : « Au lieu d'un acquittement clair qui aurait reconnu mon innocence, j'ai été gracié. Autrement dit, je suis libre de fait mais juridiquement condamné à cinq années de prison. » Pour Sansal, la grâce est un affront. Il voulait la confrontation, pas le compromis.

Antoine Gallimard avait réagi avec « tristesse et déception ». Les deux hommes se sont séparés, selon Sansal, en se serrant la main et en se disant « sans rancune, comme deux gentlemen qui se respectent ».

« Un livre de combat »

Le 13 mars, Sansal rejoint Grasset, filiale de Hachette Livre. L'annonce est faite lors du 200e anniversaire d'Hachette, par Arnaud Lagardère lui-même. Le monde de l'édition est secoué : l'écrivain quitte la maison qui l'a défendu en prison pour rejoindre le groupe d'un milliardaire dont les positions éditoriales sont régulièrement questionnées.

Sansal a répondu à cette lecture dans sa tribune : « Je veux dénoncer ceux qui instrumentalisent mon changement d'éditeur pour viser Vincent Bolloré dans des querelles qui ne me concernent pas. Je ne le connais pas et ne l'ai jamais rencontré. »

Son prochain livre, qu'il décrit comme « un livre de combat » et « un livre de guerre », raconte sa détention en Algérie et les choix qu'elle lui a imposés. Dimanche 13 avril, dans le Journal du dimanche, Sansal a déclaré que le texte était « prêt » et pouvait « sortir demain matin ». Mardi, invité de Public Sénat, il a démenti défendre des idées d'extrême droite : « Je ne suis ni ceci, ni cela. Je peux picorer. Je prends à droite, je prends à gauche. »

« Je vais attaquer monsieur Tebboune »

Le 11 avril, lors de la Journée du livre politique à l'Assemblée nationale, Sansal a annoncé son intention d'attaquer en justice le président algérien. « Je lui ai écrit quand j'étais en prison. Je lui ai dit : si vous me libérez, je vous attaque en justice. Et je vais attaquer monsieur Tebboune, parce que c'est lui qui m'a condamné. »

La salle a applaudi. Interrogé par l'AFP, Sansal a précisé que « la procédure est lancée » et que son avocat avait « préparé un dossier pour saisir la justice internationale ». Il attend « le bon moment », évoquant le sort du journaliste sportif Christophe Gleizes, écroué en Algérie depuis mai 2024 et condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ».

Ce qui reste quand l'éditeur s'en va

Vincent Bolloré a pris le contrôle de Hachette Livre via Vivendi en 2023. Le groupe possède Grasset, Fayard, Calmann-Lévy, Stock, JC Lattès et Le Livre de Poche. Olivier Nora, 66 ans, avait dirigé Calmann-Lévy et Fayard jusqu'en 2013 avant de se concentrer sur Grasset. Fils du haut fonctionnaire Simon Nora, neveu de l'historien Pierre Nora.

Son remplacement par un homme du groupe — et non par un éditeur — est un fait. Ce qu'il signifie est ouvert à l'interprétation. Hachette n'a donné aucune explication. Nora n'a pas commenté au-delà de son communiqué. L'Express affirme un licenciement, les intéressés ne confirment pas.

Ce qui est documenté : un désaccord sur cinq mois de calendrier. Un PDG qui part. Un livre de combat qui attend. Et un groupe d'édition dont le propriétaire contrôle aussi des chaînes de télévision, des agences de publicité et des journaux — dont celui dans lequel Sansal a annoncé dimanche que son manuscrit était prêt.

À lire aussi

L'essentiel

  • Olivier Nora quitte la direction de Grasset après 26 ans — remplacé par Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group
  • Selon une source proche citée par l'AFP, le départ est lié à un désaccord sur la date de publication du livre de Sansal : juin pour Hachette, novembre pour Nora
  • Boualem Sansal, 81 ans, élu à l'Académie française en janvier 2026, avait quitté Gallimard pour Grasset le 13 mars
  • L'écrivain a lancé une procédure devant la justice internationale contre le président algérien Tebboune
  • L'Express avance qu'Olivier Nora a été « licencié par Vincent Bolloré » — ni Hachette ni Nora ne confirment

Questions fréquentes

Pourquoi le PDG de Grasset a-t-il quitté son poste ?
Hachette n'a donné aucune explication officielle. Selon une source proche citée par l'AFP, le départ d'Olivier Nora est lié à un désaccord sur la date de publication du livre de Boualem Sansal : la direction voulait juin 2026, Nora préférait novembre. L'Express avance qu'il a été licencié par Vincent Bolloré, ce que ni Hachette ni Nora ne confirment.
Pourquoi Boualem Sansal a-t-il quitté Gallimard pour Grasset ?
Sansal a expliqué dans une tribune au Monde qu'il reprochait à Gallimard d'avoir privilégié une « démarche diplomatique » pour obtenir sa libération, alors que lui revendiquait une « ligne de résistance » face au régime algérien. Gracié plutôt qu'acquitté, il se considère « libre de fait mais juridiquement condamné ». Il affirme ne pas connaître Vincent Bolloré et n'avoir « jamais rencontré » le propriétaire de Hachette.
Boualem Sansal va-t-il attaquer Tebboune en justice ?
Sansal a déclaré le 11 avril à l'Assemblée nationale que « la procédure est lancée » et que son avocat avait préparé un dossier pour « saisir la justice internationale ». Il attend « le bon moment », en partie à cause de la situation du journaliste Christophe Gleizes, écroué en Algérie depuis mai 2024.

Sophie Laurent

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