- Une proposition de loi veut autoriser les salariés à travailler le 1er Mai dans les commerces de bouche, les fleuristes et les lieux culturels
- Le décret d'application va bien au-delà : chaînes industrielles de boulangerie, grandes surfaces de fruits et légumes, glaciers, chocolatiers, cinémas, musées
- Les huit grandes centrales syndicales ont adressé une lettre commune au Premier ministre — fait rare
- Le texte pourrait être adopté par CMP sans examen en première lecture à l'Assemblée
- Le 1er Mai est le seul jour férié obligatoirement chômé et payé en France
L'histoire commence par des amendes. En 2025, des boulangers en Vendée, en Charente et à Paris sont contrôlés le 1er Mai. Leurs salariés travaillent. Amende : 750 euros par employé, 1 500 si le salarié est mineur. Émoi dans la profession, relais médiatique, indignation. Un an plus tard, une proposition de loi arrive à l'Assemblée nationale pour régler le problème. Sauf que le texte règle beaucoup plus que le problème.
Ce que dit la loi, ce que dit le décret
Le code du Travail est clair. Le 1er Mai est le seul jour férié obligatoirement chômé et payé en France. Un artisan boulanger ou un fleuriste peut ouvrir ce jour-là, mais il doit travailler seul — ou avec des membres de sa famille non salariés. Pas d'employés.
La proposition de loi, examinée en procédure accélérée, modifie cette règle. Elle autorise le travail salarié le 1er Mai dans les « commerces de bouche de proximité » — boulangeries, pâtisseries, primeurs, boucheries — ainsi que chez les fleuristes et dans les établissements culturels. Les salariés doivent donner leur accord par écrit. Un refus ne peut pas entraîner de sanction.
Jusqu'ici, le discours tient. Mais le décret d'application, communiqué par le gouvernement aux syndicats, dessine un périmètre différent. Pas seulement l'artisan du quartier. Les « grandes enseignes industrielles » de boulangerie et pâtisserie. Les chaînes de glaciers et de chocolatiers. La boucherie, la charcuterie, la triperie, la fromagerie-crémerie, la poissonnerie. Les « magasins de vente de fruits et légumes », ce qui inclut les grandes surfaces spécialisées. Les fleuristes, mais aussi les jardineries et les graineteries. Les cinémas, les musées, les salles d'exposition, les salles de spectacle, les centres culturels.
Entre la boulangerie artisanale du coin et la chaîne industrielle du centre commercial, le décret ne fait pas de distinction.
Huit syndicats, une seule lettre
Dimanche 12 avril, les dirigeants des huit grandes centrales syndicales — CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU, Solidaires — ont adressé une lettre commune au Premier ministre Sébastien Lecornu. Huit signatures sur un même courrier. Le front uni est rare — la dernière mobilisation intersyndicale de cette ampleur remontait à la réforme des retraites.
Le texte va étendre la possibilité de travail le 1er Mai « à de nombreux secteurs professionnels et pour de grandes entreprises, aux dépens des salariés mais aussi des petits commerces indépendants de proximité », écrivent les syndicats. Ils demandent au Premier ministre de ne pas convoquer de commission mixte paritaire et de respecter « la démocratie sociale et politique ».
« On ne réforme pas ainsi brutalement un texte d'histoire sociale et de conquêtes collectives », poursuivent-ils.
Le problème soulevé par les syndicats n'est pas la boulangerie du quartier. C'est la grande surface qui vend du pain et des viennoiseries. C'est le cinéma multiplex. C'est le centre culturel municipal. Autant d'établissements où les salariés, même protégés en théorie par le volontariat écrit, subiraient une pression de fait pour accepter de travailler.
Le raccourci parlementaire
La procédure est aussi contestée que le fond. Vendredi 10 avril, l'Assemblée nationale a voté une motion de rejet du texte. En temps normal, cela l'aurait enterré. Mais grâce à un mécanisme législatif permis par la Constitution, une commission mixte paritaire pourrait être « très rapidement convoquée », selon les mots de la présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet, pour adopter le texte sans que les députés ne l'aient examiné en première lecture.
« Une course contre la montre », a reconnu Braun-Pivet sur France 3, confirmant souhaiter que le texte soit « examiné et voté avant le 1er mai prochain ». Dix-huit jours.
Matignon a promis dimanche qu'il n'y aurait « pas de passage en force ». Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou doit recevoir les dirigeants syndicaux lundi 13 avril à 18 heures pour « travailler à un périmètre très précis des commerces concernés » et bâtir « une solution efficace et acceptable ».
La question est de savoir ce que « précis » signifie pour le gouvernement — et s'il exclura les chaînes industrielles et les grandes surfaces du champ d'application.
Ce qui vient
Trois issues se dessinent. La première : le gouvernement réduit le périmètre aux artisans indépendants et lâche les grandes enseignes. Les syndicats acceptent un compromis. Le texte passe en CMP. Les boulangers ouvrent le 1er Mai avec leurs salariés. La deuxième : le périmètre reste large, les syndicats appellent à la mobilisation, le 1er Mai 2026 devient un test de force entre l'exécutif et le monde syndical — en pleine crise du pouvoir d'achat et à un an de la présidentielle. La troisième : le gouvernement renonce à convoquer la CMP. Le texte meurt. Le problème des boulangers amendés reste entier.
Dans les trois cas, un fait restera. Le 1er Mai est le seul jour férié sacré du droit du travail français. Les 10 autres jours fériés — 8 Mai, Ascension, 14 Juillet — ne sont chômés que par convention ou accord d'entreprise. Toucher au 1er Mai, c'est toucher au dernier verrou. Les réformes sociales de Lecornu depuis son arrivée à Matignon dessinent un schéma : arrêts maladie, retraites, et maintenant le 1er Mai. La question n'est plus seulement celle des boulangers. C'est celle du rythme auquel le droit du travail est en train de changer.
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