À Étricourt-Manancourt, petit village de la Somme, des archéologues agenouillés extraient avec précaution des ossements, des céramiques et des armes d'une nécropole mérovingienne. Bientôt, les bulldozers prendront leur place : ici passera le canal Seine-Nord Europe. Avant de céder le terrain, les scientifiques disposent d'une fenêtre rare sur le passé — car ce chantier décrié se double d'une aubaine archéologique d'une ampleur inédite.
Critiqué pour l'explosion de ses coûts et son empreinte sur l'environnement et les terres agricoles, ce projet géant des Hauts-de-France — un canal à grand gabarit de 107 kilomètres reliant la Seine aux ports de la mer du Nord — offre aux archéologues ce qu'aucun chantier ne leur avait donné. Comme d'autres grands projets contestés, il bouleverse un territoire ; mais il permet aussi de « rencontrer des sites en grand nombre » et de « les dégager sur des surfaces inégalées actuellement en France et en Europe », explique Gilles Prilaux, directeur scientifique de la première tranche de fouilles.
Une fenêtre sur 300 000 ans
La largeur du futur canal dépasse par endroits « trois, quatre fois » celle d'une autoroute, et sa profondeur atteindra jusqu'à 30 mètres. De quoi « révéler des sites préhistoriques, paléolithiques, très anciens, profondément enfouis », se réjouit M. Prilaux. « On remonte à plus de 300 000 ans », avec des silex taillés et des défenses de mammouths « très bien conservées », raconte Kateline Ducat, cheffe de projet archéologie préventive à la Société du canal Seine-Nord Europe (SCSNE).
Toutes les époques suivantes ont laissé leur trace. La plus spectaculaire est la « Dame de Villers-Carbonnel », une statuette en argile du Néolithique moyen. « Cette brave dame a à peu près 6 500 ans, c'est la seule représentation humaine complète connue à ce jour en France » pour cette période, souligne l'archéologue en manipulant la figurine ocre, haute d'une vingtaine de centimètres. Découverte fragmentée dans les restes d'un four — elle avait sans doute éclaté lors d'un accident de cuisson, puis été abandonnée —, elle a rejoint les collections « par bonheur pour nous », sourit-il. Comme l'identification récente d'un manuscrit inédit de Mozart à la BnF, la trouvaille rappelle que le patrimoine ressurgit parfois là où on ne l'attendait pas.
Détruire pour comprendre
Depuis le lancement, en 2020, de la seconde tranche de fouilles, 35 chantiers ont été prescrits par le service régional de l'archéologie, dont huit en cours, mobilisant une centaine de personnes. Obligatoires avant tout aménagement du territoire depuis une loi de 2001, ces fouilles sont intégralement financées par la SCSNE — 110 millions d'euros pour cette seule tranche. Et elles ne retardent « absolument pas » le chantier, dont la mise en service, maintes fois repoussée, est désormais espérée pour 2032 : chaque tronçon est sondé bien avant l'arrivée des engins.
En archéologie aussi, « pour comprendre, il faut détruire », résume Mme Ducat. « Mais c'est fait avec minutie, pour collecter un maximum de données scientifiques, contrairement à la phase de terrassement qui va suivre. »
La hantise des pilleurs
Cette minutie a un ennemi : les pilleurs. En 2010, une importante villa gallo-romaine fraîchement découverte à Noyon, dans l'Oise, avait été massivement pillée au détecteur de métaux. « C'est comme faire un puzzle et partir avec une pièce dans sa poche », compare Mme Ducat : « ça va clairement amputer la connaissance. » Les sites sont désormais placés sous vidéosurveillance. Au-delà du vol se pose la question de la valeur et de la propriété des objets du passé, que la France cherche à mieux encadrer jusque dans sa loi sur la restitution des biens culturels.
Dans la nécropole mérovingienne d'Étricourt-Manancourt, un archéologue photographie un objet de céramique encore fiché dans le sol, près d'un crâne qui contemple la scène de ses orbites vides. Une fois référencé, l'objet rejoint un sac plastique, et l'on passe au suivant. L'enjeu, résume Erwan Bouriffet, responsable du site : « soustraire à la lame du bulldozer les vestiges archéologiques, et ici les restes humains », pour leur « redonner la parole ». Le travail ne fait que commencer — l'exploitation de ces données occupera les chercheurs « pendant des dizaines d'années ».











