Le fait : Pékin accuse Washington
Le 2 avril, la Chine a officiellement désigné les opérations américano-israéliennes comme la « cause première » du blocage du détroit d'Ormuz. La déclaration, rapportée par l'AFP, est intervenue quelques heures après l'appel des 40 pays à la « réouverture immédiate et inconditionnelle » du détroit, sous la présidence de la ministre britannique Yvette Cooper.
La Chine n'a pas rejoint cette coalition. Elle n'a pas non plus soutenu les sanctions évoquées contre l'Iran. Et elle a un émissaire en place pour mener une médiation.
Derrière cette posture officielle de neutralité engagée se cache un calcul d'une précision chirurgicale.
Le double jeu : client, médiateur, bénéficiaire
Client : 80 % du pétrole iranien
La Chine est le premier importateur mondial de pétrole brut. Plus de 40 % de ses importations transitaient par le détroit d'Ormuz. En 2025, la Chine achetait plus de 80 % des exportations pétrolières iraniennes — un brut vendu en dehors des circuits occidentaux, à des prix inférieurs au marché.
La fermeture d'Ormuz touche la Chine autant que l'Europe. Mais pas de la même manière. Pékin a diversifié ses sources (Russie, Arabie saoudite via pipelines terrestres, Afrique de l'Ouest) et dispose de réserves stratégiques estimées à 950 millions de barils — les deuxièmes au monde après les États-Unis.
Médiateur : le passage négocié
Le 31 mars, deux porte-conteneurs chinois ont traversé le détroit d'Ormuz sans encombre. Un fait remarquable alors que le passage est considéré comme fermé de facto depuis le 28 février.
Selon des sources citées par franceinfo, Pékin aurait négocié directement avec Téhéran pour garantir le passage de ses navires. Les cadres de sociétés gazières chinoises indiquent que la Chine a demandé à l'Iran de ne pas cibler les pétroliers et méthaniers en transit vers l'Asie.
En d'autres termes : le détroit est fermé pour tout le monde, sauf pour la Chine. C'est un privilège commercial que personne d'autre n'a obtenu.
Bénéficiaire : le pétrole à prix cassé
Ce que CNews a résumé sous le titre « pourquoi le conflit fait les affaires de la Chine » tient en un paradoxe : plus la guerre dure, plus l'Iran a besoin de la Chine comme débouché. Et plus l'Iran a besoin de la Chine, plus le prix du brut iranien baisse pour l'acheteur chinois.
L'Iran ne peut plus exporter vers l'Europe (sanctions + Ormuz). Les acheteurs asiatiques traditionnels (Japon, Corée du Sud, Inde) se détournent sous pression américaine. Reste la Chine — qui achète, à ses conditions, un pétrole dont personne d'autre ne veut.
Le Brent est à 110 dollars pour le monde entier. Le brut iranien vendu à la Chine se négocie avec une décote estimée entre 15 et 30 dollars. C'est un avantage compétitif massif pour l'industrie chinoise — pendant que l'industrie européenne paie plein tarif.
Pourquoi la Chine ne rejoint pas la coalition des 40
Le refus chinois de rejoindre l'initiative Cooper ne relève pas de la solidarité idéologique avec l'Iran. C'est un calcul froid.
Rejoindre la coalition signifierait s'aligner sur une position américaine — ce que Xi Jinping refuse systématiquement. Cela mettrait en danger le canal de négociation privilégié avec Téhéran. Et cela supprimerait l'avantage commercial que la Chine tire de la situation.
En accusant Washington d'être la « cause première » du blocage, Pékin retourne la responsabilité vers les États-Unis sans défendre explicitement l'Iran. C'est une position qui satisfait Téhéran (un allié ne le lâche pas), ne provoque pas Washington (la Chine ne fournit pas d'armes à l'Iran) et préserve les intérêts économiques chinois.
Ce que cela change pour l'Europe et la France
L'Europe est coincée. Elle subit le blocage d'Ormuz de plein fouet — 1 745 stations en rupture en France, Brent à 110 dollars, 12 millions de barils perdus chaque jour. La Chine, elle, continue d'acheter du pétrole iranien avec une décote de 20 %, via un détroit théoriquement fermé.
Si la coalition des 40 impose des sanctions à l'Iran, Pékin ne les appliquera pas — comme elle n'a jamais appliqué les sanctions pétrolières existantes. L'Iran survivra grâce au marché chinois. Et la pression des sanctions retombera sur les consommateurs européens, pas sur Téhéran.
Le conflit en Iran n'est pas seulement une guerre entre Washington et Téhéran. C'est un accélérateur de la redistribution du pouvoir économique mondial. La Chine l'a compris avant tout le monde — et elle se positionne en conséquence, sans tirer un seul coup de feu.











