Sur le port crétois de Iérapetra, Alexis Charlambakis ouvre la gueule d'un poisson au ventre argenté et désigne ses dents, tranchantes comme des lames. « S'il vous mord, il peut vous sectionner un doigt », prévient le pêcheur. Un peu plus loin, sur un autre bateau, une raie et un pagre gisent à moitié dévorés. Le coupable a un nom : Lagocephalus sceleratus, le poisson-ballon argenté, l'une des espèces les plus destructrices de Méditerranée orientale — et l'une des plus dangereuses pour l'homme.
Qu'est-ce que le poisson-ballon argenté ?
Originaire de la mer Rouge et des océans Indien et Pacifique, le Lagocephalus sceleratus est entré en Méditerranée par le canal de Suez au début des années 2000 — la route qu'empruntent les espèces dites « lessepsiennes », du nom du diplomate Ferdinand de Lesseps. Reconnaissable à la large bande argentée qui court le long de ses flancs, il mesure de 40 à 60 centimètres. Omnivore, il dévore poissons, crustacés et calmars, et ne rencontre ici aucun prédateur. Les scientifiques grecs l'ont recensé pour la première fois dans leurs eaux en juin 2005, au large de la Crète et du Dodécanèse ; il s'est depuis répandu.
Une chair mortelle
Sa dangerosité ne tient pas qu'à ses mâchoires. La chair du poisson-ballon contient de la tétrodotoxine, la substance qui rend le fugu japonais redoutable. « Une toxine extrêmement dangereuse en cas d'ingestion », alerte Thekla Anastasiou, biologiste marine au Centre hellénique de recherche marine (HCMR) : elle « provoque une insuffisance cardiaque et un arrêt du fonctionnement des poumons », sans antidote. En Grèce, l'animal est officiellement classé « déchet de classe 1 », l'équivalent d'un déchet industriel dangereux, que la réglementation européenne impose en principe d'incinérer. Sur les quelque 200 espèces de poissons-ballons que comptent les eaux chaudes du globe, trois ont déjà colonisé l'est de la Méditerranée.
Il gagne déjà la Méditerranée française
Longtemps cantonné au bassin oriental, le poisson-ballon progresse vers l'ouest, porté par le réchauffement des mers qui bouleverse les écosystèmes. Il a été signalé en Italie, en Croatie et, pour la première fois, en France, où un spécimen a été pêché à Gruissan, dans l'Aude. L'espèce figure désormais à l'inventaire du Muséum national d'histoire naturelle, et l'Université Côte d'Azur, qui recense les espèces non indigènes de Méditerranée, suit sa progression. Il n'avance pas seul : la rascasse volante, le poisson-flûte ou le crabe bleu forment un cortège d'envahisseurs que la hausse des températures installe durablement. Le Fonds mondial pour la nature a d'ailleurs recensé sur les étals grecs treize espèces invasives qui n'y figuraient pas dix ans plus tôt.
Une pêche dévastée
Pour les pêcheurs crétois, le poisson-ballon est une calamité. « Nous laissons nos filets dans l'eau une heure, pas plus, et ils les déchiquettent », raconte Babis Doriakis, 25 ans. Outre les prises qui fondent, les dégâts matériels et les pertes de revenus atteignent quelque 8 500 euros par an et par bateau, évalue Nota Peristeraki, biologiste au HCMR. Beaucoup réclament un cadre légal pour organiser une chasse ciblée. « L'État n'en fait pas assez pour nous aider à gérer ces poissons, peste Kostis Zevelekakis, 53 ans. Nous pouvons contrôler leur nombre si l'on nous en donne les moyens. »
Le transformer en ressource ?
Officiellement, ces poissons doivent être incinérés, un traitement coûteux en énergie. Plutôt que de les détruire, des chercheurs cherchent à en tirer parti. Au HCMR, une équipe est parvenue à neutraliser la toxine à 90 % par un procédé chimique, ouvrant la voie à des usages détournés : engrais, aliments pour poissons d'élevage. « Le poisson-ballon reste un poisson. Il contient des protéines de haute valeur nutritionnelle », rappelle le chimiste Manolis Mandalakis. Là où le crabe bleu, autre envahisseur venu d'ailleurs, se combat à la fourchette, le poisson-ballon argenté reste, lui, strictement à éviter dans l'assiette. La parade, si elle vient, sortira du laboratoire.











