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Le poisson-ballon argenté, l'envahisseur toxique qui gagne la Méditerranée

Venu par le canal de Suez, le poisson-ballon argenté ravage la pêche grecque et porte une toxine mortelle. Il a déjà atteint la Méditerranée française.

Mis à jour le mardi 16 juin 2026 — 09h41
4 min
Un poisson-porc-épic (Diodon holocanthus)
Un poisson-porc-épic (Diodon holocanthus), cousin des poissons-ballons (photo d'illustration).© Brent Barnes / StockTrek via AFP

Sur le port crétois de Iérapetra, Alexis Charlambakis ouvre la gueule d'un poisson au ventre argenté et désigne ses dents, tranchantes comme des lames. « S'il vous mord, il peut vous sectionner un doigt », prévient le pêcheur. Un peu plus loin, sur un autre bateau, une raie et un pagre gisent à moitié dévorés. Le coupable a un nom : Lagocephalus sceleratus, le poisson-ballon argenté, l'une des espèces les plus destructrices de Méditerranée orientale — et l'une des plus dangereuses pour l'homme.

Qu'est-ce que le poisson-ballon argenté ?

Originaire de la mer Rouge et des océans Indien et Pacifique, le Lagocephalus sceleratus est entré en Méditerranée par le canal de Suez au début des années 2000 — la route qu'empruntent les espèces dites « lessepsiennes », du nom du diplomate Ferdinand de Lesseps. Reconnaissable à la large bande argentée qui court le long de ses flancs, il mesure de 40 à 60 centimètres. Omnivore, il dévore poissons, crustacés et calmars, et ne rencontre ici aucun prédateur. Les scientifiques grecs l'ont recensé pour la première fois dans leurs eaux en juin 2005, au large de la Crète et du Dodécanèse ; il s'est depuis répandu.

Une chair mortelle

Sa dangerosité ne tient pas qu'à ses mâchoires. La chair du poisson-ballon contient de la tétrodotoxine, la substance qui rend le fugu japonais redoutable. « Une toxine extrêmement dangereuse en cas d'ingestion », alerte Thekla Anastasiou, biologiste marine au Centre hellénique de recherche marine (HCMR) : elle « provoque une insuffisance cardiaque et un arrêt du fonctionnement des poumons », sans antidote. En Grèce, l'animal est officiellement classé « déchet de classe 1 », l'équivalent d'un déchet industriel dangereux, que la réglementation européenne impose en principe d'incinérer. Sur les quelque 200 espèces de poissons-ballons que comptent les eaux chaudes du globe, trois ont déjà colonisé l'est de la Méditerranée.

Il gagne déjà la Méditerranée française

Longtemps cantonné au bassin oriental, le poisson-ballon progresse vers l'ouest, porté par le réchauffement des mers qui bouleverse les écosystèmes. Il a été signalé en Italie, en Croatie et, pour la première fois, en France, où un spécimen a été pêché à Gruissan, dans l'Aude. L'espèce figure désormais à l'inventaire du Muséum national d'histoire naturelle, et l'Université Côte d'Azur, qui recense les espèces non indigènes de Méditerranée, suit sa progression. Il n'avance pas seul : la rascasse volante, le poisson-flûte ou le crabe bleu forment un cortège d'envahisseurs que la hausse des températures installe durablement. Le Fonds mondial pour la nature a d'ailleurs recensé sur les étals grecs treize espèces invasives qui n'y figuraient pas dix ans plus tôt.

Une pêche dévastée

Pour les pêcheurs crétois, le poisson-ballon est une calamité. « Nous laissons nos filets dans l'eau une heure, pas plus, et ils les déchiquettent », raconte Babis Doriakis, 25 ans. Outre les prises qui fondent, les dégâts matériels et les pertes de revenus atteignent quelque 8 500 euros par an et par bateau, évalue Nota Peristeraki, biologiste au HCMR. Beaucoup réclament un cadre légal pour organiser une chasse ciblée. « L'État n'en fait pas assez pour nous aider à gérer ces poissons, peste Kostis Zevelekakis, 53 ans. Nous pouvons contrôler leur nombre si l'on nous en donne les moyens. »

Le transformer en ressource ?

Officiellement, ces poissons doivent être incinérés, un traitement coûteux en énergie. Plutôt que de les détruire, des chercheurs cherchent à en tirer parti. Au HCMR, une équipe est parvenue à neutraliser la toxine à 90 % par un procédé chimique, ouvrant la voie à des usages détournés : engrais, aliments pour poissons d'élevage. « Le poisson-ballon reste un poisson. Il contient des protéines de haute valeur nutritionnelle », rappelle le chimiste Manolis Mandalakis. Là où le crabe bleu, autre envahisseur venu d'ailleurs, se combat à la fourchette, le poisson-ballon argenté reste, lui, strictement à éviter dans l'assiette. La parade, si elle vient, sortira du laboratoire.

L'essentiel

  • Le poisson-ballon argenté (Lagocephalus sceleratus), invasif venu par le canal de Suez, ravage la pêche en Méditerranée orientale : filets déchiquetés et pertes estimées à environ 8 500 euros par an et par bateau.
  • Sa chair contient de la tétrodotoxine, une toxine mortelle (insuffisance cardiaque et respiratoire) : il est classé « déchet dangereux » et interdit à la consommation.
  • Porté par le réchauffement des mers, il gagne l'ouest de la Méditerranée et a déjà été signalé en France, à Gruissan, dans l'Aude.

Questions fréquentes

Le poisson-ballon argenté est-il dangereux pour l'homme ?
Oui, de deux façons : ses dents tranchantes peuvent blesser, et surtout sa chair contient de la tétrodotoxine, une toxine mortelle provoquant insuffisance cardiaque et respiratoire, sans antidote.
Peut-on manger le poisson-ballon ?
Non. Le Lagocephalus sceleratus est impropre à la consommation : en Grèce, il est classé « déchet dangereux ». Sa toxine résiste à la cuisson ; il ne faut ni le manger ni le donner à des animaux.
Le poisson-ballon est-il présent en France ?
Il reste surtout installé en Méditerranée orientale (Grèce, Turquie), mais progresse vers l'ouest : un spécimen a été pêché à Gruissan, dans l'Aude, et l'espèce est suivie par le Muséum national d'histoire naturelle.
Pourquoi prolifère-t-il en Méditerranée ?
Entré par le canal de Suez au début des années 2000, il ne rencontre aucun prédateur local et profite du réchauffement des mers, qui rend les eaux méditerranéennes plus accueillantes.
Que faire si on en pêche un ?
Ne pas le consommer ni le manipuler à mains nues à cause de ses dents. Le mieux est de le signaler aux structures scientifiques qui suivent l'espèce, comme l'Université Côte d'Azur.

Thomas Renaud

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