Votre caddie coûte plus cher depuis cinq semaines. Pas beaucoup, pas partout, mais la tendance est là — et elle s'accélère. L'indice FAO des prix alimentaires a atteint 128,5 points en mars, en hausse de 2,4 % en un mois. Les huiles végétales ont bondi de 5,1 %. Le sucre de 7,2 %. Les céréales de 1,5 %. La raison tient en un mécanisme que personne ne détaille : entre le baril de pétrole et votre ticket de caisse, il y a cinq maillons. Chacun absorbe le choc, puis le transmet au suivant. Le dernier maillon, c'est vous.
Maillon 1 — Le champ : le gasoil des tracteurs a pris 60 %
Tout commence par le GNR — le gasoil non routier qui alimente les tracteurs, les moissonneuses, les systèmes d'irrigation. En février 2026, avant le déclenchement de la guerre le 28 février, le GNR coûtait 1,19 € le litre. Début avril, il dépasse 1,85 €. Soit une hausse de 55 % en cinq semaines.
Pour un agriculteur céréalier, le GNR représente 10 à 15 % des charges d'exploitation. En pleine période de semis de printemps, la facture explose. Le gouvernement a répondu par une exonération du droit d'accise sur le GNR pour avril — soit environ 4 centimes par litre. Sur une hausse de 66 centimes, l'aide couvre 6 % du surcoût.
Les agriculteurs subissent en réalité une double peine : le GNR flambe, et les engrais azotés — fabriqués à partir de gaz naturel par le procédé Haber-Bosch — suivent la même trajectoire que les cours de l'énergie.
Maillon 2 — La route : chaque produit voyage en camion
Un yaourt parcourt en moyenne 9 000 kilomètres entre la ferme et le rayon. Chaque étape — collecte du lait, transport vers l'usine, livraison au supermarché — consomme du gazole routier. Ce gazole est à 2,25 € le litre, un record absolu en France depuis 1985.
Le gouvernement a accordé une aide de 20 centimes par litre aux transporteurs routiers. Insuffisant, selon la profession : un poids lourd consomme 30 à 35 litres aux 100 kilomètres. Les surcoûts sont répercutés dans les contrats de livraison — et finissent dans le prix en rayon.
Maillon 3 — L'usine : le plastique est du pétrole
Les emballages alimentaires — barquettes, films, bouteilles, bouchons — sont des dérivés pétrochimiques. Quand le baril flambe, la résine flambe, et l'emballage avec. Plastalliance a alerté dès fin mars : des ruptures d'emballages pourraient toucher certains rayons dès la mi-avril. Pas parce que le produit manque, mais parce que son emballage n'arrive plus.
Maillon 4 — Le froid : la chaîne ne s'arrête jamais
Du camion frigorifique à la chambre froide du supermarché, chaque degré de froid consomme de l'électricité ou du carburant. En France, le parc nucléaire protège en partie le prix de l'électricité. Mais les surgelés, les produits laitiers, la viande — tout ce qui exige une chaîne du froid continue — intègre le coût du transport réfrigéré. Et ce transport roule au gazole à 2,25 €.
Maillon 5 — Le rayon : ce qui a déjà bougé
En mars, l'indice FAO des prix alimentaires a progressé pour le deuxième mois consécutif. Détail par catégorie :
| Catégorie | Variation mars 2026 | Facteur principal |
|---|---|---|
| Huiles végétales | +5,1 % | Plus haut depuis juin 2022. Palme, soja, tournesol, colza |
| Sucre | +7,2 % | Brésil : canne détournée vers l'éthanol quand le pétrole flambe |
| Céréales | +1,5 % | Blé +4,3 % (sécheresse USA + coût transport) |
| Produits laitiers | +1,2 % | Baisse saisonnière offre Océanie |
| Viande | +1 % | Porc et bœuf, coûts d'élevage en hausse |
En France, l'INSEE mesure une inflation alimentaire de 1,8 % sur un an en mars. C'est moins spectaculaire que les indices mondiaux — parce que les distributeurs absorbent une partie du choc via leurs marges. Pour l'instant.
Ce qui pourrait suivre
Les chiffres de mars reflètent le début du choc pétrolier. Le Brent était à environ 85 dollars en moyenne sur le mois. Depuis, il a atteint 109 dollars en clôture jeudi et dépassé 140 dollars en indices datés. Les données FAO d'avril intégreront ces niveaux.
Si le détroit d'Ormuz reste bloqué à 94 % de son trafic, les coûts de transport maritime continueraient de peser sur les importations alimentaires. La France importe 51 % de son gazole, dont 29 % du Proche-Orient. Chaque semaine de blocus prolongé alourdit la facture énergétique de la chaîne alimentaire.
Au Brésil, premier exportateur mondial de sucre, les producteurs de canne détournent déjà une part croissante vers l'éthanol — plus rentable quand le pétrole est cher. C'est ce mécanisme qui a fait bondir le sucre de 7,2 % en un mois. Tant que le Brent reste au-dessus de 100 dollars, cette dynamique se poursuivrait.
La cascade économique de la guerre ne s'arrête pas au prix à la pompe. Elle traverse les champs, les routes, les usines et les rayons. Et c'est au bout de la chaîne — au moment de payer — que tout converge.











