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Londres tire au sort une partie des exilés qu'il accepte de recevoir

Une commission française avait prévenu, dans un avis publié au Journal officiel, que le dispositif ferait naître des routes plus longues au départ de la Belgique. Les services du Parlement britannique ont depuis chiffré les départs sur les plages belges.

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Des personnes en gilet de sauvetage avancent dans l'eau vers une embarcation, au large d'une plage du nord de la France
Des exilés tentent de monter à bord d'une embarcation de passeurs au large de Gravelines, dans le Nord, le 29 juillet 2026.© AFP / François Lo Presti

« Tout le monde est déprimé, il n'y a rien à faire. On mange et on attend. Il y a une télévision réglée sur une seule chaîne. » Haidary Hamedullah, 28 ans, ancien soldat de l'armée afghane, décrit à l'AFP le centre de rétention proche de l'aéroport d'Heathrow, à l'ouest de Londres, où quelque trois cent cinquante personnes étaient enfermées avec lui. Un avocat qu'il n'avait pas réclamé lui a été présenté pour un entretien de trente minutes. Cinquante et un jours plus tard, il était remis à la France, en application de l'accord conclu par Paris et Londres à l'été 2025.

Le texte a été signé à Londres le 29 juillet 2025, à Paris le lendemain, et publié en France par le décret n° 2025-798 du 11 août 2025. Le Royaume-Uni y renvoie des personnes arrivées à bord de petites embarcations, et admet en échange un nombre équivalent de candidats présents sur le sol français qui n'ont pas tenté la traversée. Keir Starmer, alors Premier ministre britannique, y voyait un dispositif « révolutionnaire ». Emmanuel Macron en attendait « un effet très dissuasif sur le modèle des passeurs et sur les traversées ».

Une personne sur vingt-six

Du 4 août 2025 au 30 juin 2026, 1 087 personnes ont été renvoyées vers la France et 1 117 transférées vers le Royaume-Uni, selon les chiffres du gouvernement britannique. Le fichier quotidien publié par le ministère de l'Intérieur britannique recense 27 920 arrivées par la mer sur exactement la même période. L'échange a donc porté sur 3,9 % des arrivants, soit une personne sur vingt-six.

Les deux gouvernements attendent du mécanisme qu'il sape le modèle économique des passeurs, en montrant à la fois qu'une arrivée par la mer expose à un renvoi et qu'une voie légale existe. Beaucoup d'observateurs doutent qu'un dispositif portant sur une part aussi faible des arrivants puisse peser sur la tendance, relèvent les documentalistes des Communes.

Le dispositif devait s'éteindre le 11 juin 2026. Il a été prolongé jusqu'en octobre. Les règles diffèrent selon le sens du trajet.

Le hasard comme filtre

Yunes, Yéménite de 33 ans renvoyé le 28 mai avec son frère cadet Yacine, 24 ans, atteint comme lui d'une maladie des yeux invalidante, dit à l'AFP ignorer pourquoi eux deux ont été désignés parmi les soixante passagers de leur canot. Sa question reste sans réponse publique. On sait peu de choses sur la manière dont sont désignées les personnes renvoyées, note un rapport parlementaire britannique, et le traité ne fixe aucun chiffre.

Le Home Office publie le guide remis à ses agents instructeurs, dont la version 2.0 leur a été diffusée le 15 juin 2026. Pour se porter candidat, il faut remplir un formulaire en ligne depuis la France métropolitaine, puis répondre à une demande de géolocalisation envoyée par courriel et par téléphone, qui enregistre la position à l'instant de la réponse. Vient le tri. Les nationalités à fort taux d'octroi de l'asile et à fort volume de demandes passent devant. Viennent ensuite les personnes ayant un lien avec le Royaume-Uni, celles qui y ont séjourné régulièrement plus de six mois continus au cours des cinq dernières années. Pour tous les autres, le guide prescrit un tirage au sort, et la formule « select at random » y revient sept fois.

Dès le premier tri, avant même l'examen de recevabilité, les dossiers qui satisfont au critère de nationalité « seront sélectionnés au hasard ». Un plafond met un terme à l'ensemble, calé sur le nombre total de personnes renvoyées à la fin de la période d'essai. Une fois qu'il est atteint, toute demande non encore sélectionnée doit être rejetée, y compris celles déjà transmises au stade du visa.

La version publique du guide comporte cinquante et un passages retirés, chacun signalé par la même mention, « information supprimée, réservée à l'usage interne du Home Office », et plusieurs tombent au milieu des paragraphes qui décrivent la sélection. Le gouvernement britannique le justifie. Il dit ne pas vouloir livrer de détails opérationnels utiles aux réseaux de passeurs, tout en promettant des points d'étape réguliers sur l'essai.

Quatorze jours pour décider d'un renvoi

Londres dispose de quatorze jours après l'arrivée d'une personne sur son sol pour demander sa réadmission, et Paris de quatorze jours pour répondre, exceptionnellement portés à vingt-huit, l'absence de réponse valant rejet de la demande. Pendant cet examen, les personnes concernées peuvent être privées de liberté. Hamedullah en a fait l'expérience près d'Heathrow. La CNCDH relève que l'accord ne précise pas les droits procéduraux des personnes ainsi retenues, à commencer par le droit à un avocat. Hamedullah n'a vu le sien qu'une demi-heure, et ne l'avait pas demandé. Le texte ne s'applique ni aux mineurs non accompagnés, ni aux apatrides, ni aux personnes présentant un risque pour l'ordre public ou la sécurité nationale.

Renvoyer vers les pays d'origine est souvent impossible. Les retours vers l'Afghanistan et le Soudan, deuxième et troisième nationalités des arrivants sur l'année close en mars 2026, sont suspendus, tandis que l'Iran et la Syrie n'acceptent pas les retours forcés. Soixante-douze nationalités ont été recensées sur cette même année, contre vingt-quatre en 2019.

Ce que trouve celui qu'on renvoie

La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a examiné l'accord en assemblée plénière le 14 octobre 2025 et adopté à l'unanimité une déclaration publiée au Journal officiel du 19 octobre. Elle y détaille le parcours français, que le texte britannique passe sous silence. Les personnes réadmises arrivent sous escorte par avion, sont prises en charge trois jours par l'association SOS Solidarité, mandatée par l'État, puis orientées vers un centre d'accueil et d'examen des situations où elles sont « incitées à accepter l'aide au retour volontaire ». Celles qui refusent et ne peuvent prétendre à une protection internationale s'exposent à une obligation de quitter le territoire français. La réadmission, souligne la commission, n'ouvre par elle-même aucun droit au séjour.

Hamedullah, lui, se heurte à un autre texte. Arrêté en Autriche en juin 2022, il y a été débouté deux fois de sa demande d'asile. Il tombe depuis sous le règlement dit de Dublin, qui confie l'examen à un seul État membre et lui interdit d'en déposer une nouvelle ailleurs avant dix-huit mois, délai porté à trois ans par le nouveau pacte européen sur la migration et l'asile. Envoyé à Bordeaux après quelques semaines dans un foyer parisien, il dit avoir compris qu'on le renverrait en Autriche. « Je n'ai commis aucun crime, été solidaire avec les forces étrangères, que dois-je faire ? »

Côté britannique non plus, l'admission ne vaut pas régularisation. Les personnes transférées reçoivent un visa de trois mois, relève la CNCDH, et doivent ensuite engager elles-mêmes une demande de titre de séjour ou d'asile. Aucune autorisation provisoire de séjour n'est prévue en France pendant l'examen de leur candidature, et l'article 11 de l'accord autorise Londres à récupérer auprès des personnes admises les frais engagés. La commission conteste enfin la voie choisie pour la ratification : approuvé par décret sans loi d'autorisation, l'accord contient selon elle des dispositions de nature législative, ce qui relèverait de l'article 53 de la Constitution.

Moins de canots, plus de monde à bord

Les traversées ont reculé. Le ministère de l'Intérieur britannique dénombrait 14 526 arrivées entre le 1er janvier et le début du mois d'août 2026, en baisse de plus de 40 % sur un an. Ses services attribuent ce repli aux opérations menées à travers l'Europe contre les filières d'approvisionnement en bateaux et en moteurs, et observent que les réseaux se rabattent sur du matériel de moindre qualité, ce qui rend les trajets plus lents et plus périlleux.

Ces relevés quotidiens permettent un autre calcul. Sur des bornes de calendrier identiques, du 4 août au 30 juillet, l'année qui a précédé l'accord compte 45 221 personnes pour 795 embarcations, et la première année d'application 30 236 personnes pour 455. Le nombre de passagers a chuté d'un tiers, celui des bateaux de 43 %. Chaque canot porte davantage de monde qu'avant, 66,5 personnes en moyenne contre 56,9. En 2018, quand le comptage a commencé, ils étaient sept. Le canot dans lequel Yunes a traversé en portait soixante.

Des personnes secourues en mer descendent d’un navire sous la surveillance de policiers, au port de Boulogne-sur-Mer
Des rescapés débarquent du navire l’Argonaute au port de commerce de Boulogne-sur-Mer, le 4 août 2026, après l’incendie de leur embarcation.© AFP / Sameer Al-Doumy

Le 29 juillet 2026, 752 personnes ont rejoint l'Angleterre à bord de neuf embarcations, un record pour l'année. Le 4 août, un canot parti de Veules-les-Roses, en Seine-Maritime, en transportait 173 à lui seul. Son moteur a pris feu à la limite des eaux françaises et britanniques, et ses occupants se sont jetés à la mer. La préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord a d'abord recensé 157 rescapés, puis 173. « Pour l'instant, nous n'avons aucun blessé grave à déplorer », indiquait le même jour Thierry Darras, directeur adjoint du service départemental d'incendie et de secours du Pas-de-Calais, faisant état d'écorchures, de brûlures et d'ecchymoses. Une cinquantaine de femmes et d'enfants qui se trouvaient à bord sont arrivés à Calais sans hébergement d'urgence, a affirmé à l'AFP l'association Utopia 56. Depuis le 1er janvier, l'Organisation internationale pour les migrations recense au moins seize morts dans la Manche.

Les départs glissent vers la Belgique

Dans sa déclaration d'octobre 2025, la CNCDH redoutait que l'accord « fasse apparaître de nouvelles voies migratoires plus longues et plus dangereuses, par exemple au départ de la Belgique ou des Pays-Bas ». Sept mois plus tard, la bibliothèque de la Chambre des communes a mis un chiffre sur cette crainte : trente-deux tentatives de départ ont été recensées depuis des plages belges entre janvier et avril 2026, contre deux pour l'ensemble de l'année 2025. Certaines sources citées par les documents parlementaires y voient l'effet du renforcement policier sur le littoral français. « À chaque fois qu'une route migratoire est fermée, d'autres s'ouvrent via des parcours plus dangereux », écrivait la commission, qui rappelait que les traversées en petits bateaux s'étaient elles-mêmes développées avec l'accroissement des contrôles du tunnel sous la Manche. Le constat vaut aussi pour la route atlantique vers les Canaries et pour l'enclave espagnole de Ceuta.

Le prix payé par Londres

Londres a promis 662 millions de livres à la France entre les exercices 2026-2027 et 2028-2029, soit environ 767 millions d'euros, selon le même briefing parlementaire. Cinq cent un millions de livres doivent renforcer les contrôles existants dans le nord de la France, cent soixante et un financer de nouvelles méthodes. L'enveloppe précédente, arrêtée au sommet franco-britannique de mars 2023, s'élevait à 541 millions d'euros. D'une période à l'autre, la contribution britannique augmente de plus de deux cents millions d'euros. Cet argent paie notamment le Groupe d'appui opérationnel, unité de police française dotée de pouvoirs d'enquête et de poursuite, à laquelle le gouvernement britannique attribue l'arrestation de 480 passeurs en 2025.

« La France et le Royaume-Uni évaluent conjointement l'effet de la coopération et des financements au moyen de revues stratégiques régulières, mais ne publient pas les conclusions de ces revues », écrivent les documentalistes du Parlement britannique. Les deux États disent examiner et améliorer le dispositif « en continu » pendant la période d'essai, et se prononcer ensuite sur son avenir.

Yunes dit avoir fui le Yémen et les rebelles houthis en 2023, puis être passé par l'Égypte et la Syrie. Sa sœur vit en Angleterre avec un passeport britannique. Dans le centre de Bourges où son frère et lui ont été conduits après leur renvoi, il attend une réponse à sa demande d'asile française. « Je ne connaissais pas l'existence de cet accord, je veux juste qu'on me protège. »

L'essentiel

  • L'admission passe par trois filtres, la nationalité, le lien avec le pays, puis le hasard.
  • Des dizaines de passages du guide des agents instructeurs manquent à la version publique.
  • Les embarcations sont moins nombreuses qu'avant l'accord, et chacune porte plus de monde.

Par Nicolas Verger · Journaliste enquêtes

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