Mercredi 15 avril, en début d'après-midi, un adolescent entre dans une école primaire de Kahramanmaras, dans le sud de la Turquie.
Il a 14 ans. Il porte un sac à dos. À l'intérieur, deux armes — celles de son père, vraisemblablement.
Il entre dans deux salles de classe. Il ouvre le feu au hasard.
Neuf personnes mourront. Huit élèves de 10 à 11 ans — cinq garçons, trois filles — et leur enseignante, âgée de 55 ans. Treize autres personnes sont blessées, dont six en soins intensifs, trois dans un état critique. Le tireur meurt sur place. Les autorités n'ont pas confirmé s'il s'est suicidé ou s'il a été touché dans le chaos.

Ce qu'on sait de l'adolescent
Il est le fils d'un ancien inspecteur de police. Son père a été interpellé dans les heures qui ont suivi le drame. Placé en détention provisoire.
Sur son profil WhatsApp, une image. Elle fait référence à Elliot Rodger.
Le nom ne dit rien à grand monde en France. Il compte, chez une génération née avec les réseaux sociaux, comme une figure de référence d'un univers idéologique précis. Celui des incels.
Le parquet de Kahramanmaras a aussi indiqué qu'un document daté du 11 avril 2026 figurait dans l'ordinateur de l'adolescent. Il y évoquait son intention de commettre « une opération majeure dans un avenir proche ». L'attaque, selon le parquet, avait été planifiée.

Elliot Rodger, l'icône macabre
Isla Vista, Californie. 23 mai 2014.
Elliot Rodger, 22 ans, tue six personnes près du campus de l'université de Santa Barbara, puis se donne la mort. Avant le passage à l'acte, il a posté en ligne une vidéo et un manifeste de 141 pages.
Il y explique son attaque comme un « châtiment » contre les femmes qui l'avaient rejeté. Et contre les hommes qu'elles préféraient.
Ses textes sont devenus l'une des matrices fondatrices d'un mouvement en ligne connu sous l'acronyme anglais incel (involuntary celibate, célibataire involontaire). Des forums de jeunes hommes rejetant la société et blâmant les femmes pour leur solitude. Plusieurs tueries aux États-Unis et au Canada depuis 2014 ont été commises par des auteurs se revendiquant de cette mouvance — l'attaque de Toronto en 2018 fut la plus meurtrière, avec dix morts. La tuerie de Polytechnique à Montréal en 1989 avait, bien avant, ouvert ce registre en Amérique du Nord.
Rodger est, pour ces milieux, ce qu'ils appellent un « saint ». Un modèle.
Que sa figure réapparaisse sur le WhatsApp d'un adolescent turc onze ans après les faits illustre quelque chose de précis : la transmission d'une idéologie meurtrière ne connaît pas les frontières, et les réseaux sociaux l'accélèrent. Le procès des plateformes pour addiction et les dispositifs législatifs qui limitent l'accès des mineurs aux réseaux, débattus dans plusieurs pays européens, prennent depuis deux ans cette question de front.
Sanliurfa, l'avertissement de la veille
Mardi 14 avril, vers 9h30.
Dans la province de Sanliurfa, à environ 200 kilomètres à l'est de Kahramanmaras, un autre adolescent pénètre dans un lycée technique. Un ancien élève, né en 2007. Un fusil à pompe.
Il tire dans la cour, puis à l'intérieur. Seize personnes sont blessées — dix élèves, quatre enseignants, un policier, un employé de cantine. L'auteur se suicide.
Les deux affaires ne sont pas reliées par les autorités. Mais leur enchaînement, à 24 heures d'intervalle, pose une question que la Turquie ne s'était quasiment jamais posée avant.
Un pays peu habitué aux tueries scolaires
Ce type d'incident est qualifié de « relativement rare » par l'AFP. C'est peu dire.
Dans l'histoire récente de la Turquie, les fusillades en milieu scolaire se comptent sur les doigts d'une main. Rien à voir avec la régularité américaine — une école touchée presque chaque semaine en 2024-2025 selon les recensements des ONG.
Mais deux éléments structurels existent. La Turquie compte des dizaines de millions d'armes à feu en circulation, selon l'estimation d'une fondation locale — la plupart détenues illégalement. Et l'accès aux armes du foyer, quand le parent est un ancien policier, peut être facilité.
Les deux adolescents ont utilisé des armes qui n'étaient pas les leurs.

Ankara : les enseignants exigent une démission
Jeudi 16 avril. Place principale d'Ankara.
Plus de 3 500 enseignants turcs manifestent à l'appel de plusieurs syndicats. Ils exigent la démission du ministre de l'Éducation.
« Des taches de sang sur mon métier. » « Où étiez-vous quand nos enfants étaient en train de mourir ? »

Les slogans disent la colère d'une profession qui voit ses salles de classe devenir un risque. Pour les élèves. Pour les professeurs eux-mêmes.
Ce jeudi, les obsèques des neuf victimes de Kahramanmaras sont célébrées. La Turquie est en deuil national pour ses huit enfants et son enseignante.
162 interpellations, 1 000 comptes bloqués
Jeudi 16 avril, à la mi-journée, le ministre turc de la Justice, Akin Gurlek, livre un premier bilan sur X.
162 personnes interpellées à travers le pays. Plus de 1 000 comptes de réseaux sociaux bloqués.
Les motifs cités : des contenus « susceptibles de semer la peur, l'anxiété et la panique au sein de la population », la diffusion d'« informations trompeuses », l'« apologie du crime et des criminels ».
Des posts glorifiant l'auteur. Ou les deux, puisque Sanliurfa a précédé Kahramanmaraş d'un jour.
L'initiative dit deux choses en même temps. Le pouvoir turc prend la mesure du phénomène numérique — quelque chose qui se diffuse en ligne avant, pendant et après les passages à l'acte. Et il garde, face à un sujet douloureux, son réflexe d'intervention rapide sur l'espace en ligne.
Ce que révèle ce drame
Neuf morts, dont huit enfants. Un adolescent de 14 ans. Une image sur WhatsApp renvoyant à une tuerie américaine vieille de plus d'une décennie.
L'enchaînement n'est pas anecdotique.
Il dit une chose qui dépasse la Turquie. Les idéologies meurtrières nées dans un pays donné circulent désormais sans visa. Elles se transmettent par les réseaux, s'installent dans des têtes adolescentes, ressortent ailleurs — avec des variantes locales, des armes locales, des victimes locales.
Les autorités turques devront répondre à des questions immédiates : sécurisation des écoles, contrôle des armes à feu, modération des contenus en ligne. Mais la question de fond est plus difficile.
Comment un discours produit dans une chambre de banlieue californienne en 2014 se retrouve-t-il onze ans plus tard dans la tête d'un enfant de 14 ans à Kahramanmaras ?
Ce drame ne livre pas la réponse. Il oblige à la poser.











