Quand on parle de pénurie de carburant, on pense aux files d’attente, aux vacanciers bloqués, aux routiers en colère. On oublie ceux qui ne peuvent pas ne pas rouler. Les infirmiers libéraux font des injections d’insuline à 6 h du matin. Les ambulanciers transfèrent des patients en dialyse. Leur véhicule n’est pas un confort. C’est un instrument médical.
Les chiffres d’une équation impossible
La France compte environ 120 000 infirmiers libéraux. Beaucoup parcourent entre 100 et 250 km par jour, sept jours sur sept, pour des tournées à domicile auprès de patients chroniques, âgés ou en perte d’autonomie.
Avant la guerre en Iran, un plein coûtait environ 70 euros. Il en coûte aujourd’hui 95 euros, soit +36 % en quelques semaines. Pour un infirmier qui fait deux pleins par semaine, c’est 200 euros de surcoût par mois — soit l’équivalent de 8 à 10 tournées travaillées gratuitement.
Les ambulanciers sont dans la même situation : véhicules lourds, kilométrages élevés, gazole à 2,25 €/L. « On tape dans la trésorerie », résume un ambulancier de Picardie interrogé par France Bleu.
Des tarifs figés qui ne bougent pas
Le problème structurel est simple : les tarifs des actes infirmiers et des transports sanitaires sont fixés par la Sécurité sociale. Un acte médical infirmier (AMI) est remboursé au même montant que le gazole soit à 1,70 € ou à 2,25 €. L’indemnité forfaitaire de déplacement (IFD) est de 2,50 €. L’indemnité kilométrique est de 0,50 €/km — un montant qui ne couvre plus le coût réel du kilomètre.
Un transporteur routier peut négocier une surcharge carburant avec ses clients. Un commerçant peut augmenter ses prix. Un infirmier libéral ne peut pas. Ses tarifs sont conventionnés. Sa seule variable d’ajustement, c’est son revenu.
L’aide promise, jamais détaillée
Le 25 mars, le Sniil (Syndicat national des infirmiers) a contacté le ministre de la Santé pour demander des « mesures concrètes et immédiates ». Le Premier ministre a ordonné une étude d’une aide « dédiée, spécifique, ciblée et limitée dans le temps ». Le gouvernement évoque également la location de véhicules électriques pour les soignants mobiles.
Au 3 avril : aucun montant annoncé. Aucun calendrier. Aucun critère d’éligibilité publié. Et dans l’Hérault, les infirmiers libéraux sont « sceptiques » face à l’idée de la voiture électrique : bornes de recharge rares en zone rurale, autonomie insuffisante pour 250 km/jour, coût du leasing.
La FNI (Fédération Nationale des Infirmiers) demande une mesure plus directe : la réquisition et l’approvisionnement prioritaire de stations-service pour les infirmiers à domicile, comme pour les forces de l’ordre et les secours.
Ce qui est en jeu
Si les infirmiers libéraux réduisent leurs tournées — et certains commencent à le faire, supprimant les patients les plus éloignés —, ce sont des personnes âgées isolées qui ne recevront plus leurs soins. Des patients diabétiques sans injection. Des pansements non refaits. Des chimiothérapies à domicile annulées.
Le virage domiciliaire — soigner les gens chez eux plutôt qu’à l’hôpital — est la politique de santé officielle du gouvernement. Il repose sur des soignants qui roulent. Et en avril 2026, rouler coûte 36 % de plus qu’il y a deux mois. L’État exige qu’ils roulent. L’État fixe leurs tarifs. L’État ne les indemnise pas. L’équation ne tient pas.











