Le pharmacien de votre quartier ne vous le dit pas comme ça. Il dit « cette référence n'est pas disponible ». Ou « je vous mets le générique ».
Ou « revenez la semaine prochaine ». Ce qu'il ne dit pas, c'est que le molécule que vous prenez chaque matin pour tenir debout est peut-être en rupture sur tout le territoire.
14 médicaments psy en rupture : l'état des lieux que personne ne synthétise
Depuis le 1er janvier 2025, quatorze médicaments psychiatriques figurent sur la liste des ruptures ou risques de rupture signalés à l'ANSM. Parmi eux : des antidépresseurs (sértraline, venlafaxine), des anxiolytiques (hydroxyzine), des antipsychotiques, des thymoregulateurs.
Ce ne sont pas des médicaments de confort. Ce sont des traitements dont l'arrêt brutal provoque des syndromes de sevrage, des rechutes dépressives, des épisodes psychotiques.
Pour un patient stabilisé sous sértraline depuis deux ans, apprendre que sa pharmacie ne peut plus le fournir n'est pas un inconvénient. C'est une urgence médicale.
La durée moyenne des pénuries de médicaments a plus que doublé en France : 100 jours en 2022, 220 jours en 2024 selon la DREES. Ce qui était exceptionnel est devenu chronique.
La collision : la demande explose, l'offre s'effondre
Depuis le 28 février et le début de la guerre en Iran, 87 % des Français se déclarent anxieux. Les médecins généralistes prescrivent davantage d'anxiolytiques et d'antidépresseurs. Les renouvellements d'ordonnances s'accélèrent. La demande de psychotropes monte.
Au même moment, l'offre chute. La fermeture du détroit d'Ormuz a coupé la France de 80 % de ses principes actifs fabriqués en Asie qui transitaient par le Golfe. Les molécules psychiatriques ne font pas exception : la sértraline, l'un des antidépresseurs les plus prescrits au monde, est fabriquée principalement en Inde et en Chine.
C'est un effet de ciseaux que personne n'avait anticipé. La guerre génère l'anxiété qui génère la demande de médicaments dont la guerre coupe l'approvisionnement. La boucle est fermée. Et elle se resserre.
Ce que vivent les patients : témoignages d'un quotidien dégradé
Un patient sous venlafaxine ne peut pas arrêter du jour au lendemain. Le syndrome de sevrage — vertiges, nausées, décharges électriques dans le cerveau, appelees « brain zaps » — est documenté et redouté. Les psychiatres recommandent une diminution progressive sur plusieurs semaines.
Quand le médicament n'est plus disponible, cette diminution progressive n'est plus possible. Le générique, quand il existe, n'est pas toujours bioquivalent au milligramme près pour les molécules psychiatriques. Et le générique lui-même peut être en rupture.
« Depuis mars, je vois des patients qui n'avaient pas fait de crise depuis des années revenir aux urgences parce que leur traitement a été interrompu », rapporte un psychiatre hospitalier à Lyon. « On bricole. On substitue. Mais chaque substitution est un risque. »
Le dispositif Mon Soutien Psy ne couvre pas la pharmacie
La santé mentale a été déclarée grande cause nationale 2026. Le dispositif Mon Soutien Psy rembourse 12 séances chez un psychologue. Mais un psychologue ne prescrit pas de médicaments.
Le problème n'est pas seulement l'accès au soin psychique. C'est l'accès à la molécule. Dans les déserts médicaux, les pharmacies de proximité ferment. Celles qui restent subissent les mêmes ruptures d'approvisionnement que les hôpitaux.
L'ANSM publie des listes de médicaments en rupture, mais ces listes sont illisibles pour le grand public. Elles utilisent des dénominations communes internationales que seuls les professionnels déchiffrent. Un patient qui cherche « mon Effexor est en rupture » ne trouvera pas la réponse sur le site de l'agence.
Ce que les patients doivent savoir — et faire
Premier réflexe : ne jamais arrêter un traitement psychiatrique sans avis médical. Même en cas de rupture de la molécule habituelle, le médecin peut proposer une substitution encadrée.
Deuxième réflexe : anticiper. Demander à son médecin une ordonnance de secours pour un générique alternatif. Certaines pharmacies acceptent de commander en avance si le patient signale qu'il est sous traitement chronique.
Troisième piste : les pharmacies hospitalières. Elles disposent parfois de stocks que les officines de ville n'ont pas. Le médecin hospitalier peut établir une dispensation nominative.
La crise des médicaments psy n'est pas une fatalité. C'est le résultat de quarante ans de délocalisation de la production vers l'Asie, que ni la pandémie ni l'invasion de l'Ukraine n'ont suffi à corriger. La guerre en Iran ajoute une couche de brutalité à une vulnérabilité qui était déjà là.











