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Laits contaminés :
les députés face au scandale Cabio Biotech

L'Assemblée lance sa mission flash sur les laits infantiles contaminés. En face : Nestlé, Danone, Lactalis. Derrière eux, un fournisseur chinois unique, Cabio Biotech, muré dans le silence. Trois bébés sont morts en France.

8 min
Boites de lait infantile en poudre
Boites de lait infantile en poudre© Fred Tanneau / AFP

L’essentiel

  • Rappels massifs de laits infantiles (Nestlé, Danone, Lactalis) depuis décembre 2025. Contaminant : céréulide.
  • Un seul fournisseur mondial de l'ingrédient concerné : Cabio Biotech, Wuhan (Chine).
  • Mission flash de l'Assemblée nationale lancée le 24 mars 2026.
  • Trois décès de nourrissons en France — deux enquêtes judiciaires ouvertes (Guigoz), un troisième cas exclu. 24 familles attaquent l'État et les industriels.

C'est peut-être le plus grand scandale sanitaire de l'alimentation infantile depuis l'affaire Lactalis de 2017. Mardi 24 mars, l'Assemblée nationale a lancé sa « mission flash » sur les laits infantiles contaminés au céréulide. Les deux co-rapporteurs — Mathilde Hignet (LFI-NFP) et Michel Lauzzana (Renaissance) — ont commencé par auditionner les associations de familles. Suivront mercredi les représentants de l'État, jeudi les agences européennes, et le 31 mars les industriels : Nestlé, Danone, Lactalis, Vitagermine et Popote. Mais au bout de la chaîne, il y a un nom que les consommateurs ne connaissent pas et qui cristallise toute l'affaire : Cabio Biotech, une entreprise de Wuhan, seul fournisseur mondial d'un ingrédient clé présent dans la quasi-totalité des laits infantiles vendus sur la planète.

Les faits : trois mois de rappels en cascade

L'affaire a démarré en décembre 2025 avec les premiers rappels de boîtes par Nestlé. Elle a pris une ampleur mondiale le 5 janvier 2026, lorsque le géant suisse a engagé des rappels massifs de ses marques Guigoz et Nidal dans une soixantaine de pays. Le 21 janvier, Lactalis a rappelé ses lots de lait Picot. Le 23 janvier, Danone a élargi les rappels de Blédilait et Gallia à plusieurs marchés internationaux. Babybio (Vitagermine), Popote et La marque en moins ont suivi.

Le point commun entre tous ces rappels : un seul ingrédient, une huile riche en acide arachidonique (ARA), un oméga-6 essentiel au développement cérébral des nourrissons. Et un seul fournisseur : Cabio Biotech, basé à Wuhan. L'huile est soupçonnée d'être contaminée au céréulide, une toxine produite par la bactérie Bacillus cereus, qui peut provoquer des vomissements potentiellement mortels chez un nourrisson.

En France, trois bébés sont morts après avoir consommé des laits faisant l'objet de rappels. Deux enquêtes judiciaires ont été ouvertes — à Angers et à Bordeaux — concernant des nourrissons ayant consommé des laits Guigoz rappelés. Dans un troisième cas, la responsabilité du lait a été exclue début mars par les autorités sanitaires. Du céréulide a été détecté dans les selles d'un bébé hospitalisé en France. En Belgique, un lien a été formellement établi entre la consommation de lait contaminé et l'hospitalisation de plusieurs bébés, tous tirés d'affaire.

Cabio Biotech : le fournisseur invisible au cœur de tout

Cabio Biotech est l'un des rares fournisseurs mondiaux d'acide arachidonique de qualité alimentaire. L'entreprise revendique plus de 50 % du marché intérieur chinois. Son huile ARA entre dans la composition de laits infantiles vendus sur tous les continents. Cette concentration industrielle signifie qu'un problème chez un seul sous-traitant à Wuhan peut contaminer des millions de boîtes de lait distribuées de Paris à Sydney.

Or, trois mois après les premiers rappels, Cabio Biotech n'a toujours pas répondu aux questions. Selon Franceinfo, « de multiples sollicitations de l'AFP sont restées sans réponse ». L'entreprise ne s'est pas exprimée publiquement sur une éventuelle contamination de l'huile incriminée. Son action en bourse a chuté de plus de 21 % en janvier 2026, seul signe extérieur de l'onde de choc.

Le mot qui résume tout : dépendance. L'industrie mondiale du lait infantile repose sur un fournisseur unique pour un ingrédient essentiel. Cette dépendance n'est pas un accident — l'ARA de qualité alimentaire est un produit de niche, coûteux à produire, et Cabio a construit une position quasi monopolistique. Nestlé, Danone, Lactalis — tous approvisionnés par le même fournisseur. Non pas par négligence, mais parce que l'ARA de qualité alimentaire est un produit de niche et que Cabio a construit une position quasi monopolistique. Le résultat est le même : aucune source alternative n'était opérationnelle au moment des rappels. Le cas Cabio illustre un risque classique des chaînes d’approvisionnement mondialisées : quand un fournisseur unique concentre une part critique de la production, toute défaillance se propage à l’ensemble de la filière.

Les trois failles que la mission flash va examiner

Des rappels trop tardifs ?

Premier grief des familles et des associations comme Foodwatch : les fabricants auraient trop tardé à engager les rappels, et l'État se serait « excessivement reposé sur leur bonne volonté ». Les autorités ont rappelé que cette approche — laisser les industriels initier les rappels volontaires — est « la procédure habituelle dans ce cas de figure ». Mais « habituelle » ne signifie pas « suffisante » quand des nourrissons meurent. Foodwatch a déposé une plainte avec huit familles auprès du pôle santé publique du parquet de Paris.

Un pays incapable de détecter le céréulide

Deuxième faille, peut-être la plus révélatrice : la France n'avait pas les capacités d'analyse nécessaires pour détecter le céréulide aux seuils jugés dangereux. Les échantillons prélevés sur les bébés français ont dû être envoyés en Belgique, seul pays disposant des instruments capables de repérer la toxine à des concentrations aussi faibles. « C'est un aveu d'impréparation », résume un responsable associatif cité par Franceinfo. Pour un pays qui se veut à la pointe de la sécurité alimentaire, l'absence de cette capacité analytique en propre pose question.

Des recommandations tardives aux soignants

Troisième reproche : les instructions envoyées aux professionnels de santé — médecins, pédiatres, hôpitaux — pour suspecter une intoxication au céréulide seraient arrivées trop tard et obéiraient à des critères trop larges. Plusieurs familles rapportent que leurs pédiatres n'avaient pas été informés du risque lorsque leurs bébés ont présenté des symptômes. Le Conseil d'État, saisi en référé par le collectif Intox'Alim, a néanmoins donné raison à l'État, estimant que sa politique « n'avait pas porté atteinte à la vie et la santé des bébés ».

Ce qui se joue maintenant

La mission flash travaille à huis clos — seul le rapport final sera public, attendu d'ici juin. Mais le calendrier des auditions donne la mesure de l'enjeu. Mardi 24 mars : associations et familles. Mercredi 25 : Direction générale de la santé (DGS), Direction générale de l'alimentation (DGAL) et Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Jeudi 26 : agences de l'Union européenne. Mardi 31 mars : Nestlé, Danone, Lactalis, Vitagermine et Popote — les cinq industriels dont les produits ont été rappelés. Le 2 avril, des tables rondes réuniront les agences régionales de santé (ARS).

Parallèlement, cinq enquêtes judiciaires confiées à l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (OCLAESP) visent Nestlé, Danone, Lactalis, Babybio et La marque en moins. Le sentiment qui domine au Parlement tient en une phrase, entendue dans plusieurs groupes : « On est dans une situation pire que le scandale Lactalis. »

Au-delà des lots retirés et des familles en colère — les lots contaminés sont retirés du marché —, cette affaire pose la question de la souveraineté sanitaire. La France ne maîtrise ni la détection de la toxine, ni la chaîne d'approvisionnement de l'ingrédient contaminé. La mission flash de l'Assemblée devra dire si l'État a les moyens de protéger les bébés français, ou s'il sous-traite cette mission aux industriels et à un laboratoire chinois muré dans le silence.

Ce qui a changé depuis

10 février 202624 familles attaquent l’État et les industriels en justice. Les plaintes visént la mise en danger délibérée, le maintien de denrées dangereuses et l’entrave à la vérité. Les familles réclament des analyses indépendantes — certaines disent avoir été renvoyées vers Nestlé, faute de réponse officielle.

25 février 2026 — L’Union européenne impose des contrôles renforcés sur toute huile ARA produite en Chine et destinée à l’Europe. Chaque lot doit désormais être accompagné d’un certificat officiel prouvant l’absence de céréulide. C’est la première mesure structurelle de la chaîne de contrôle.

26 mars 2026Envoyé Spécial (France 2) diffuse une enquête qui retrace toute la chaîne : de Wuhan aux biberons français. L’équipe se rend en Belgique, seul laboratoire capable de détecter le céréulide aux seuils concernés, et recueille les témoignages de familles. Trois bébés morts, une dizaine d’hospitalisations, cinq enquêtes judiciaires ouvertes.

31 mars — 2 avril 2026 — Les industriels (Nestlé, Danone, Lactalis, Vitagermine, Popote) sont auditionnés par la mission flash, suivis des agences régionales de santé. Le rapport final est attendu d’ici juin.

À lire aussi

L'essentiel

  • La mission flash de l'Assemblée a démarré mardi 24 mars. Auditions des industriels le 31 mars
  • Un fournisseur unique, Cabio Biotech (Wuhan), est au cœur de tous les rappels dans 60 pays
  • Trois bébés sont morts en France après avoir consommé des laits rappelés. Deux enquêtes judiciaires
  • La France ne sait pas détecter le céréulide : les échantillons ont dû être envoyés en Belgique
  • Cinq enquêtes judiciaires confiées à l'OCLAESP visent Nestlé, Danone, Lactalis, Babybio et une autre marque

Questions fréquentes

Pourquoi un seul fournisseur chinois peut-il contaminer les laits infantiles de toute la planète ?
Cabio Biotech (Wuhan) est l'un des rares producteurs mondiaux d'huile riche en acide arachidonique (ARA), un oméga-6 ajouté dans les laits infantiles pour le développement cérébral des bébés. Nestlé, Danone, Lactalis et d'autres s'approvisionnent tous auprès de ce même fournisseur. Quand l'huile est contaminée au céréulide, tous les laits produits avec cet ingrédient sont touchés — d'où des rappels dans 60 pays.
Combien de bébés sont morts en France à cause des laits contaminés ?
Trois bébés sont décédés en France après avoir consommé des laits faisant l'objet de rappels. Deux enquêtes judiciaires ont été ouvertes (Angers et Bordeaux) pour des nourrissons ayant consommé du Guigoz rappelé. Dans un troisième cas, le lien avec le lait a été exclu début mars. Du céréulide a été détecté dans les selles d'un bébé hospitalisé. Le lien de cause à effet n'est pas encore formellement établi pour tous les cas.
Pourquoi la France a-t-elle dû envoyer des échantillons en Belgique pour analyse ?
La France ne disposait pas des capacités analytiques pour détecter le céréulide aux seuils jugés dangereux. Seule la Belgique possédait les instruments nécessaires. C'est l'un des trois griefs majeurs examinés par la mission flash de l'Assemblée : un pays qui se veut à la pointe de la sécurité alimentaire ne peut pas détecter en propre une toxine qui tue des nourrissons.
Que peuvent faire les familles dont le bébé a consommé un lait rappelé ?
24 familles ont attaqué l'État et les industriels en justice le 10 février 2026 pour mise en danger délibérée, maintien de denrées dangereuses sur le marché et entrave à la vérité. L'association Foodwatch a déposé une plainte séparée auprès du pôle santé publique du parquet de Paris. Les familles concernées peuvent contacter Foodwatch ou le collectif Intox'Alim, et consulter la liste complète des lots rappelés sur le site RappelConso du gouvernement.

Hélène Fabre

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